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Quand l'influence, au lieu d'être un effet du prestige individuel, est réciproque et, pour ainsi dire, inter-individuelle, on la remarque moins : car elle est mêlée presque toujours de sympathie, d'amitié ou d'amour. Il semble qu'elle implique alors une entente et même un double consentement où l'égalité entre les êtres se rétablit, où il n'y a plus de place pour la force, ni pour la surprise. N'est-ce point supposer qu'il existe alors un accord réel entre deux consciences qui doit leur permettre de communiquer ? Chacune d'elles ne va-t-elle pas trouver dans l'autre un prolongement et un agrandissement d'elle-même ? Ainsi la seule influence qui soit réelle et profonde n'est-elle point celle qui est réciproque ?

On ne saurait nier qu'il n'y ait dans chaque être des moments d'inertie et de stérilité. Nous ne sommes pas toujours attentif aux désirs qui sont en nous, ni même aux objets qui sont devant nous ; et nous pouvons être absent à la fois au monde et à nous-même. La conscience est faible et toujours menacée ; elle a besoin de rencontrer autour d'elle d'autres consciences qui la réveillent, qui soient capables de ressusciter en elle ses mouvements les plus familiers, mais qui sont trop vite amortis. Ainsi, c'est l'état naturel de chaque conscience d'être sans cesse vis-à-vis de toutes les autres à la fois active et passive. N'est-ce point là le témoignage qu'une puissance identique les anime toutes, à laquelle elles cherchent à répondre dans une sorte d'émulation et de coopération ? Et par là, cette forme de l'influence ne réalise-t-elle pas une transition entre le prestige individuel et la communion dans le même idéal ?

Toutefois, il importe de se prémunir contre certains dangers qui lui appartiennent en propre ; car elle n'est souvent qu'une sorte de complaisance mutuelle des individus pour eux-mêmes, qui les resserre dans leurs propres limites en leur donnant l'illusion de les franchir. Nous croyons toujours qu'elle crée une communication réelle entre les consciences, par opposition au prestige qui ne produit qu'une action tout extérieure et qui détruit l'intimité ou nous empêche de pénétrer jusqu'à elle. Mais il arrive que nous prenions pour un lien vivant entre deux consciences une double imitation par laquelle chacune d'elles se fortifie dans son sentiment propre et se rassure sur son indépendance. Quand l'influence est réciproque, nous ne craignons ni de l'exercer, ni de la subir ; et les méfaits opposés du prestige s'accumulent : il s'établit entre eux une sorte de compensation qui nous les dissimule. Même lorsque cette forme d'influence est l'expression d'une sympathie spontanée et instinctive, nous imaginons encore qu'elle résulte d'un choix, qu'il est possible de l'interrompre, qu'elle contient une acceptation volontaire par laquelle notre initiative s'engage en repoussant toute contrainte. Mais cela n'est pas toujours vrai : car tout désir qui se satisfait, toute habitude qui s'exerce produisent aussi dans la conscience les apparences de la liberté.

Bien plus, dans cette action mutuelle, c'est chaque individu, pris comme tel, qui jouit vis-à-vis de l'autre d'un privilège exceptionnel et indiscuté. Tous deux se recherchent, se plaisent à vivre l'un près de l'autre, à juger ensemble des mêmes choses, à se communiquer les sentiments qu'ils éprouvent. Ainsi, ils finissent par constituer une société fermée qui tend à se séparer de la société des autres hommes, au lieu de la servir. Elle obéit à des lois propres. Elle prend peu à peu une forme secrète, dans laquelle tous les rapports se changent en allusions, qui laissent entendre l'existence d'une communication évidente et tacite, sur laquelle il arrive qu'on se dupe parce qu'on néglige de la réaliser.

Il faut dire, par suite, que, si les deux êtres entre lesquels règne une influence mutuelle restent l'un en face de l'autre comme des individus purs, s'ils se laissent porter seulement par cette sympathie naturelle et facile qui les unit, s'ils ne cherchent point à se dépasser, s'ils se complaisent l'un dans l'autre, mais seulement pour agrandir et multiplier la complaisance que chacun d'eux éprouve pour lui-même, alors tous les dangers du prestige individuel s'accroissent, au lieu de s'atténuer. Car chacun d'eux se quitte réellement pour subir l'influence d'un autre ; mais, puisque cet autre lui renvoie son image et exerce sur lui une action dans laquelle il reconnaît la spontanéité de ses propres mouvements, on voit que, quand il abdique, c'est au profit de lui-même, mais de telle manière pourtant qu'il n'a point à prendre la responsabilité de sa propre nature et qu'il lui suffit de la reconnaître dans l'action d'une force extérieure à lui, à laquelle désormais il s'abandonne. Ainsi, il éprouve une double satisfaction à sentir qu'il exerce et qu'il subit une influence qui demeure la même : ses démarches les plus personnelles acquièrent plus de sécurité et de force par la réponse même qu'elles provoquent, par le succès qu'elles obtiennent, par l'impression enfin qu'elles lui donnent de rompre les barrières de sa solitude. Et en même temps il se sent presque dispensé de faire effort pour les soutenir et pour les régénérer ; il suffit, pour qu'elles renaissent, qu'il se laisse porter par une action dont la touche lui est devenue familière et qu'il n'a plus lui-même à accomplir. Il s'établit entre ces deux êtres une sorte d'inconscient marché qui annule toute dépense trop onéreuse : car ils éprouvent tous deux du plaisir à recevoir ce qu'ils avaient déjà du plaisir à faire accueillir.

Ainsi il subsiste toujours dans l'influence inter-individuelle une ambiguïté qui nous semble délicieuse. Nous imaginons le prestige détruit : et pourtant nous éprouvons une double satisfaction à l'imposer et à lui céder. Nous redoublons dans nos rapports avec autrui, en leur donnant plus d'ampleur et de relief, les rapports constants qui ne cessent de se produire entre la partie active et la partie passive de nous-même ; et déjà nous avons l'illusion de pénétrer dans un monde qui dépasse nos deux êtres individuels et qui leur permet de communier. Mais il faut que l'influence inter-individuelle nous conduise jusque là : sinon, elle n'est qu'un faux-semblant ; elle avive l'amour-propre, au lieu de le surmonter ; elle relâche l'activité, au lieu d'accroître son élan.

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