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Est-il possible maintenant d'embrasser dans une vue d'ensemble tout le chemin que nous avons parcouru ? S'il faut que toute conscience humaine traverse le Mal et la Souffrance pour qu'elle puisse descendre jusque dans cet ultime fond d'elle-même où la solitude qu'elle éprouve lui découvre sa communion avec les autres consciences, c'est sans doute parce qu'il y a un principe suprême qui, résidant au fond de chaque solitude, est en même temps le foyer où elles s'unissent. C'est ce principe que nous avons rencontré au moment où, cherchant à reconnaître dans la communion elle-même le jeu des influences qui viennent s'y croiser, nous avons distingué une influence individuelle, voisine encore du prestige, une influence interindividuelle qui suffit souvent à l'amitié, et enfin la plus belle de toutes, qui est cette influence trans-individuelle sans laquelle il n'y a peut-être pas de communion véritable.

Si l'esprit n'était rien de plus que notre propre vie secrète, il ne nous apporterait aucune force, ni aucune consolation. S'il n'était pour nous qu'un refuge où nous oublierions les tribulations de notre vie temporelle, il ne nous permettrait ni de les comprendre, ni de les supporter et de les assumer. S'il n'était qu'un îlot de tranquillité dans une mer agitée, il séparerait tous les êtres les uns des autres, sans leur permettre de s'unir. Mais l'Esprit est en nous et au delà de nous. Il est une Présence toujours offerte à laquelle nous ne répondons pas toujours. Nous ne la découvrons qu'au cœur de la solitude : mais alors cette solitude est miraculeusement rompue. Celui qui semble toujours seul n'est jamais seul. Il a trouvé en lui une lumière qui l'éclaire, une source qui l'alimente. Dira-t-on qu'il se complaît en lui-même ? Pourtant, il laisse loin derrière lui toutes ces préoccupations individuelles qui ne cessaient de l'agiter lorsque sa vie était encore tout extérieure. Les tourments de l'amour-propre sont pour lui apaisés. C'est en devenant étranger à lui-même qu'il est entré dans sa véritable patrie.

Non point qu'il se détourne alors de l'existence dans laquelle il est engagé : lui seul au contraire est capable de la contempler avec lucidité et de l'accepter. Il a acquis une sorte de docilité à la vie, qu'il faut entendre non comme une résignation à l'inévitable, mais comme une prise de possession des exigences qu'elle lui impose et auxquelles il ne se dérobe plus. Car l'esprit nous rend participants de l'œuvre même de la création et nous assigne, en chacun de ses points, une responsabilité qui n'appartient qu'à nous seul. Ainsi le monde n'est ce qu'il est que par nos infidélités et nos défaillances. Mais, vivre selon l'esprit, c'est veiller sans cesse à n'y point succomber : c'est chercher sans cesse à les réparer.

Or cette tâche est la même pour chacun de nous selon la fonction qui lui est propre et le lieu où il est placé : en ce sens, chacun de nous est irremplaçable. Ce qui devrait guérir tous les hommes de cette inclination à se comparer, qui les rend jaloux les uns des autres et toujours malheureux. Mais ce n'est pas en devenant semblables que les hommes parviendront le mieux à s'unir.

Ce n'est pas non plus en rapprochant leurs corps dans une sorte d'existence commune et publique où leurs âmes dépaysées ne savent que se taire. C'est en reconnaissant le caractère non pas seulement privilégié, mais unique, de leur situation et de leur vocation, qui leur permet d'entrer en contact avec l'Absolu, là même où ils sont appelés à agir ; c'est en découvrant que tous les autres êtres autour d'eux, uniques eux aussi, à la fois par l'originalité de leur nature et par la liberté qui en dispose, sont comme eux les missionnaires de l'Absolu.

Ainsi, ce n'est point assez de dire que ce qui les unit au cœur même de la solitude, c'est la conscience qu'ils ont de coopérer à une œuvre qui est la même. Aucun effort d'un individu laissé à lui-même ne lui permettra de franchir l'intervalle qui le sépare d'un autre individu : dans une tâche commune, chacun d'eux, comme il arrive, pourrait rester éternellement enfermé à l'intérieur de la besogne qui lui est propre ; car la communion ne peut se produire entre eux que si elle se produit d'abord au-dessus d'eux. Elle ne résulte pas, bien qu'on l'ait dit souvent, d'une convergence des volontés. Et même elle se refuse souvent à la volonté qui la cherche. C'est qu'elle réside dans un domaine plus haut, où la volonté s'étonne de la trouver réalisée avant qu'elle-même ait commencé à agir : elle n'a plus alors qu'à s'incliner et à consentir.

Ce qui explique assez bien pourquoi, si l'Esprit est une présence toute pure, mais une présence à laquelle il dépend de nous d'être attentif, l'action que les hommes exercent les uns sur les autres est tout autre que celle qu'on imagine parfois : c'est, elle aussi, une action de présence, et qui est telle qu'il semble qu'on ne fasse jamais rien pour la produire et que tous les moyens dont on se sert, tous les motifs qu'on invoque témoignent de leur impuissance à l'engendrer ou à l'expliquer, puisqu'elle peut manquer là où ils se trouvent réunis. L'action qu'un homme exerce sur les autres dérive, croit-on, de sa supériorité, qui crée autour de lui une sorte de puissance de rayonnement : mais, comme on l'a montré, s'il agit par ce qu'il est et non par ce qu'il fait, c'est parce que cette présence qu'on sent en lui est déjà une présence qui le dépasse, à laquelle il participe et à laquelle il invite par son exemple tous les autres êtres à participer. Et on sait qu'il en est de même de cette action mutuelle où l'on croit trop souvent qu'il suffit d'une commune bonne volonté, d'une sympathie et d'une entremise réciproques, d'une parenté entre des aspirations individuelles qui se soutiennent pour se satisfaire. Mais ce ne sont là que des effets. Toute amitié humaine commence avec le sentiment non pas seulement d'une double présence de deux êtres l'un à l'autre, mais avec le sentiment d'une autre Présence qui la fonde, qui est la même pour tous les deux, à laquelle ils peuvent se refuser, bien qu'elle ne se refuse jamais, dans laquelle ils ne cessent de puiser, mais qui est elle-même inépuisable, dont ils ne cessent d'être l'un pour l'autre des témoins et des instruments et dans laquelle ils se découvrent à la fois séparés et unis. Quand l'amitié commence à fléchir, ce n'est pas, comme on le pense, que leurs deux âmes se soient lassées l'une de l'autre : car elles ne se lassent l'une de l'autre que lorsqu'elles ont reconnu leurs propres limites ; et cela n'arrive que lorsque la Présence spirituelle dont leur amitié avait vécu jusque-là est devenue pour elles plus obscure et plus lointaine.

La solitude ne doit pas être supportée comme un malheur inséparable de notre condition, ni recherchée comme un abri contre l'hostilité de l'univers. Il faut craindre et non point désirer le divertissement, sur lequel on compte parfois pour lui échapper : car notre solitude n'est jamais assez parfaite, et nous sommes toujours partagés entre le dedans et le dehors. Or c'est, si l'on peut dire, l'extrémité de la solitude, son approfondissement absolu (au moment où il n'y a plus pour le monde que nous avons quitté ni regret, ni arrière-pensée), qui nous en délivre : c'est son excès qui la fait éclater. Et c'est alors que nous retrouvons le monde, comme si nous ne l'avions jamais regardé encore, dans une lumière qui nous livre sa signification, non point libre du mal et de la souffrance qui nous paraissaient d'abord le remplir, mais les portant toujours en lui comme une condition de son existence, comme une épreuve que nous sommes tenus de subir, comme les marques d'un devoir qui nous appartient. Nul ici-bas ne peut douter que nous ne puissions entrer dans la vie de l'esprit autrement que par la vie du corps : celle-ci supporte l'autre, mais ne cesse de lui faire obstacle. Sans la vie du corps pourtant, sans les misères et la condition temporelle où elle nous engage, sans la séparation où elle nous enferme, sans le besoin auquel elle nous assujettit, sans la douleur à laquelle elle nous expose, quel être au monde pourrait espérer avoir une existence individuelle, une existence qui fût véritablement la sienne et qui lui permît de dire moi ?

Or c'est sur cette existence individuelle elle-même que se greffe la liberté dont on peut dire qu'elle la dépasse, mais sans pouvoir s'en passer. La liberté est précisément au point de rencontre de la vie du corps et de la vie de l'esprit, là où l'une doit toujours être convertie dans l'autre. Car la vie de l'esprit ne peut jamais être donnée ; il nous faut toujours l'acquérir. Ce qui n'est possible que par une opération de détachement à l'égard de tout ce qui jusque-là nous rendait esclave. Seulement on n'est libre que si on a le pouvoir de ne pas l'être, de retourner la liberté contre elle-même, d'être un esclave volontaire. Alors on voit la liberté se mettre au service du corps, accroître la séparation entre les êtres, chercher à les dominer en les réduisant à l'état de choses et même à leur imposer, comme dans la méchanceté et dans la cruauté, cette souffrance dont on ne veut pas pour soi-même, mais qui livre les autres à notre merci. Ainsi la possibilité de la souffrance est inséparable de ces bornes naturelles sans lesquelles nous n'aurions pas d'existence individuelle. Et la possibilité du mal est inséparable de notre liberté, sans laquelle nous n'aurions pas d'existence spirituelle et n'entrerions jamais dans le royaume du Bien.

Mais s'il est vrai que nous sommes des êtres mixtes faits d'un corps et d'un esprit si étroitement joints que nous ne les distinguons que par la prééminence que nous accordons dans notre vie tantôt à l'un et tantôt à l'autre, on comprend bien que le Mal et la Souffrance ne puissent jamais être oubliés, ni abolis. Ils nous rappellent notre humaine condition. Par le scandale qui en est inséparable, par l'impossibilité où nous sommes de les comprendre et de les tolérer, ils sont comme les témoins qui nous rappellent que notre vie véritable est ailleurs. Mais il n'y a de vie spirituelle réelle que celle qui les a traversés et convertis. Encore en garde-t-elle toujours la présence à côté d'elle et autour d'elle. La pire souffrance est de ne pouvoir s'arracher au mal qui nous tente toujours. Mais si notre salut est sans doute hors du monde, c'est dans ce monde qu'il se réalise. Aussi, la vie de l'esprit sous sa forme la plus active et la plus efficace exige-t-elle que nous retournions vers ce monde que nous avions quitté afin d'essayer de porter remède à la souffrance qui le martyrise. Car c'est le propre de l'esprit de ne laisser aucune souffrance sans consolation : mais il ne faut pas méconnaître qu'il n'y a que les plus forts qui soient capables de l'accepter comme le signe même de ce sacrifice par lequel le corps et l'amour de soi sont renoncés. C'est dans le monde aussi qu'il faut combattre et vaincre le Mal qui semble s'acharner à le corrompre et à le détruire, non point, il est vrai, pour nous délivrer, mais au contraire pour nous river à lui dans une sorte de hideuse malédiction. Dès lors, on comprend que ce soient le Mal et la Souffrance, qui, en s'appesantissant sur tous les êtres et en leur imposant de mutuels devoirs, les obligent à découvrir le principe commun qui les sépare et qui les unit.

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