Beaucoup d'hommes regardent l'influence qu'ils exercent sur autrui comme le plus grand de tous leurs biens, comme un bien devant lequel pâlissent tous les autres, aussi bien ceux de la connaissance que ceux de la fortune : c'est là pour eux la condition même de l'activité et de la joie. C'est que ni notre action sur les choses, ni notre action sur les idées ne multiplient notre puissance autant que notre action sur les êtres. Ce désir d'intéresser les autres à ce que nous pensons et à ce que nous sentons et de les y faire participer peut dépendre de plusieurs motifs selon que nous cherchons dans leur approbation une confirmation de notre vie propre, ou un prolongement et un agrandissement de notre conscience individuelle, ou l'éveil d'un mouvement intérieur qui les délivre des obstacles qui les arrêtaient et permet à leur personnalité de s'épanouir. Et ces divers motifs s'associent toujours de quelque manière, comme on le voit chez le maître qui se réjouit d'avoir de nombreux disciples.
Mais il n'y a pas d'influence qui ne soit pleine de périls : il n'y a pas d'homme, même quand il cherche à donner à d'autres ce qu'il y a en lui de meilleur, qui soit absolument assuré de ne pas vouloir régner sur eux. Que dire de ceux qui détiennent la moindre parcelle d'autorité temporelle et qui s'en servent, souvent à leur insu, pour obtenir un assentiment dont il est trop facile de leur fournir l'apparence ? Les plus exigeants ne s'en contentent pas : ils réclament un don du cœur, qui est la seule chose au monde que l'on ne puisse pas réclamer. Les plus délicats tremblent devant l'influence qu'ils exercent, dès qu'ils commencent à la soupçonner : ils se mettent à douter de la valeur des biens auxquels ils sont le plus attachés, au moment où ils voient les autres les poursuivre en suivant leur exemple.
Quant à celui qui se prête complaisamment à l'influence, le plus souvent c'est pour se démettre d'une initiative qu'il n'a pas le courage d'exercer, pour trouver un autre être qui agira à sa place et assumera une responsabilité qu'il n'a pas lui-même la force de porter, pour sentir cette volupté d'être traversé par une force qui le surpasse et qui semble le relever, pour ainsi dire, au-dessus de lui-même. Les uns recherchent une influence silencieuse et presque insensible, à laquelle ils puissent consentir avec humilité, innocence et douceur. Les autres ont besoin d'un ascendant plus impérieux et plus brutal qui force en eux toutes les résistances et les entraîne presque malgré eux. Le danger, c'est toujours de laisser chômer une activité intérieure dont on se défie, mais que l'on pense ranimer par une activité de substitution ; c'est de se rechercher encore soi-même à travers un autre ; c'est de tourner à la gloire de l'amour-propre l'imitation, qui ne peut être que matérielle, de certaines démarches qui n'ont point de place dans le train naturel de notre vie.
Le plus grave, c'est que cette imitation peut être spontanée et demeurer inaperçue ; alors elle donne une allure d'emprunt à tout notre être. Elle s'insinue dans les idées et dans les sentiments et produit une sorte d'admiration à l'égard de nous-même, d'autant plus facile à expliquer que ces états nous paraissent plus remarquables de ne point nous être tout à fait familiers. Dans le monde secret et mouvant de la conscience, quel trébuchet assez subtil nous permettra de discerner ce que nous croyons éprouver de ce que nous éprouvons réellement ? En nous, nous ne percevons pas ce qui nous appartient de la manière la plus intime : c'est ce qui n'est pas tout à fait nôtre qui retient notre attention et qui capte notre intérêt. Mais ces sentiments imités auxquels nous avons cru pouvoir nous hausser n'ont pas toujours une longue durée et il arrive qu'une crise de sincérité suffise à les dissoudre.
Le propre du prestige, c'est de créer entre deux consciences un rapport de causalité comparable à celui qui régit le monde des corps. Mais la loi de causalité est inséparable de l'inertie ; elle n'intervient entre les âmes que lorsqu'elles commencent à se matérialiser. Les communications spirituelles sont d'un autre ordre : elles suscitent toujours l'initiative au lieu de l'abolir ; elles excluent la nécessité et se réduisent à un don toujours renaissant de lumière et d'amour.