Il y a donc des degrés différents de l'influence : au degré le plus bas, deux êtres sont en présence l'un de l'autre et ils agissent l'un sur l'autre par la partie purement individuelle de leur nature. L'un d'eux possède sur l'autre un prestige qui lui en impose. Le motif de ce prestige n'intervient pas ici et peut être le plus noble ou le plus vil : la seule chose qui compte, c'est un rapport entre des forces, qui fait qu'une activité plus intense, trouvant devant elle une activité plus faible et qui lui cède aisément, abolit son indépendance et l'entraîne à sa suite.
Dans le prestige individuel, l'influence est unilatérale ; elle se produit toujours dans le même sens : c'est toujours le même qui l'impose et le même qui la reçoit. Elle est tantôt ignorée et subie, tantôt acceptée et aimée. Elle est la marque d'une certaine puissance chez celui qui l'exerce, mais non point toujours d'une supériorité réelle. Car nous rencontrons tous les jours des êtres supérieurs à nous et qui n'ont sur nous aucune action, et d'autres êtres qui valent moins que nous et dont nous subissons le prestige sans parvenir à nous défendre. Le prestige suppose pourtant une certaine correspondance entre les êtres : seul peut s'y montrer sensible celui qui éprouve en lui un vide intérieur qu'un autre vient remplir, un appel auquel un autre répond, ou seulement l'éveil d'une certaine émulation admirative par laquelle il cherche à ressembler à l'objet qui l'a séduit. C'est là, en même temps qu'un témoignage d'humilité et qu'une défiance naturelle à l'égard de ses propres forces, un mouvement de la vanité et de l'amour-propre qui entreprennent de s'égaler, au moins par l'apparence, à ce qui les surpasse.
Il y a plus : l'homme isolé hésite devant ses pensées les plus secrètes ; il n'ose point achever de les faire siennes. Il a besoin d'être rassuré sur elles, de trouver autour de lui quelqu'un qui les relève et qui ait le courage d'en assumer la responsabilité. Il n'y a pas d'homme dont la conscience n'ait été traversée de certaines clartés, de certains désirs dont il n'a point eu la hardiesse de prendre possession ; il lui fallait pour cela une sorte d'excès d'intimité avec soi dont il était incapable ; ce qui lui rendait tous ces états suspects. Mais le prestige d'un homme ou d'un auteur en renom va leur donner tout à coup une valeur inattendue qui flattera un moment son orgueil ; seulement, cette fascination matérielle ne le change pas profondément.
L'influence ne peut naître que quand nous rencontrons hors de nous non point l'image fidèle de ce que nous sommes, mais l'achèvement d'une tentative que nous commençons nous-même aussitôt d'ébaucher. Seulement, en reconnaissant qu'elle est achevée ailleurs, nous nous croyons souvent dispensé de l'achever pour notre propre compte. L'ébauche suffit à nous contenter ; nous sommes trop porté à la confondre avec l'œuvre réelle que nous imitons maintenant par des gestes vains dont l'origine n'est plus dans le vif de nous-même. Ainsi, notre accord même avec celui qui agit sur nous nous nuit au lieu de nous servir : à l'inverse de la communion, une telle influence, au lieu d'épanouir les tendances qui sont en nous, crée en nous un simulacre de notre être propre.
Dans le prestige, c'est toujours l'individu qui se montre. C'est toujours lui que l'on cherche. Aussi m'apparaît-il toujours comme exceptionnel et unique, différent de tous les autres et différent de moi ; les dépassant et me dépassant, réalisant sans effort tout ce que je désire et que j'aime et à l'égard de quoi je demeure moi-même impuissant, possédant toujours une richesse où je ne cesse de puiser et qui suscite et devance tous mes vœux. La qualité de ce qu'il nous apporte nous devient vite indifférente ; car nous nous sommes attaché à lui par ce qu'il est plutôt que par ce qu'il nous donne. Comment pourrait-on s'interroger encore pour savoir si ce qui vient de lui est un bien, puisque à nos yeux un bien n'est un bien que parce qu'il vient de lui ? Et il arrive bientôt que nous demeurions aveugle à l'égard de ses dispositions spirituelles les plus profondes qui n'éveillent en nous aucun élan capable d'y répondre. L'esprit critique est détruit : la conscience se fait un mérite de son effacement et de sa docilité. Pourtant elle ne peut point invoquer l'exemple de l'amour qui, lui aussi, mesure la valeur des dons par l'être même qui les donne, mais qui fonde la personne au lieu de l'abolir, et qui restitue toujours le centuple.
Le prestige intellectuel est celui qui produit sur nous la plus grande fascination. Il n'y a point d'émerveillement qui puisse surpasser l'apparition en nous d'une pensée qui n'est point issue de nous et qui pourtant devient nôtre, dès qu'un autre être parvient à la susciter en nous par la magie de la parole. Aussi est-il difficile de penser autrement que celui qui nous a appris à penser : chez les hommes les plus mûrs, on retrouve certaines formes de pensée qui leur ont été imposées par leur premier maître. Ici encore il est presque impossible d'avoir égard à la vérité indépendamment de celui qui l'enseigne : et l'adhérence de la vérité à la personne nous mène souvent à subir une autorité extérieure, au lieu de nous inviter à approfondir les raisons personnelles de notre propre consentement. Car nulle proposition ne peut avoir pour nous le même prix selon qu'elle est exprimée par la bouche d'un homme que nous admirons, ou par celle d'un indifférent. Et il est bien certain en effet que si la vérité n'est point un objet, si elle est vivante, elle est inséparable de la conscience même qui la pense et toujours accordée en valeur avec elle : ainsi les plus belles formules prennent l'aspect le plus trivial, et les plus communes une singulière noblesse selon la qualité d'âme de celui qui les profère. Mais il arrive que le prestige, en s'attachant à l'apparence de la personne plutôt qu'à la personne elle-même, nous cache la source personnelle d'où la vérité doit jaillir ; il la tarit en nous ; il ne laisse subsister qu'une forme qui nous éblouit et que nous nous contentons de reproduire.