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Il arrive très souvent que l'on pense rencontrer une communion entre les êtres, là où il s'agit seulement d'une influence mutuelle qu'ils subissent. Mais l'influence peut être le contraire de la communion. Elle peut asservir les êtres l'un à l'autre, au lieu de les délivrer de leurs limites et de leur permettre de les dépasser. On dira sans doute que c'est lorsqu'elle y parvient qu'elle atteint aussi sa forme la plus parfaite : alors en effet elle ne fait plus qu'un avec la communion. C'est là, pour ainsi dire, le sommet de l'influence, dont il faut savoir distinguer ses formes inférieures qui risquent de donner le change sur elle et d'empêcher la communion, au lieu de la produire.

Le mot influence, qui est d'un usage si courant, a pourtant une résonance mystérieuse et presque mystique. On n'avoue pas facilement l'influence que l'on subit ni celle que l'on exerce, bien que l'on soit parfois reconnaissant de la première et orgueilleux de la seconde : c'est qu'il semble que, dans l'influence, il y ait toujours une sorte d'atteinte à l'indépendance de la personne, et, par conséquent, une victime et un coupable. Pour les Anciens, l'influence désignait l'action que les astres exercent sur notre vie ; il n'était possible ni de la définir, ni d'y échapper ; elle fixait le sens de notre destinée. Cependant les astres n'étaient là que pour tenir la place des personnes ; et ils servaient à figurer le caractère à la fois obscur et irrésistible des influences qui émanent d'elles. L'influence n'est réelle que lorsqu'elle est ignorée à la fois de celui qui la possède et de celui qui la reçoit : à plus forte raison est-elle toujours involontaire. On ne peut pas l'expliquer par des raisons ; elle contredit les plus vraisemblables. Elle pénètre dans des régions cachées où on ne la reconnaît pas toujours ; et là où elle semble le plus visible, elle n'a parfois aucune profondeur. Celui dont elle paraît rayonner ne fait souvent que réfléchir celle même qu'il a reçue. Elle est toujours fragile et elle craint une lumière trop vive : dès que l'on commence à en prendre conscience, on commence aussi à s'en délivrer.

En réalité, le problème de l'influence nous place en présence d'une sorte de contradiction dont on aperçoit bien l'origine. Car les influences les plus vraies nous découvrent à nous-même : loin de produire en nous le sentiment d'un assujettissement à un autre être, ou de nous inviter à l'imiter, elles nous délivrent tout à coup de toutes les contraintes et nous rendent la conscience de notre authentique originalité. Ainsi nous ne pouvons les reconnaître que pour les nier.

Ce ne sont pas toujours les hommes que nous admirons et que nous aimons le plus qui ont sur nous le plus d'influence. Mais l'événement le plus significatif pour la plupart d'entre nous a presque toujours été pourtant la rencontre d'un autre homme qui tout à coup a donné à notre vie une lumière nouvelle, en a changé l'orientation et le sens, lui a assuré un équilibre et, pour ainsi dire, une inflexion qu'elle n'avait pas su obtenir jusque-là. Il n'est pas nécessaire, pour que ce résultat soit atteint, que nous ayons vécu avec lui dans une longue familiarité : un contact très bref a pu nous suffire. Il arrive que nous puissions nommer l'être qui a su imposer ainsi à notre vie sa courbe décisive ; nous avons pu l'oublier. Certaines influences ressemblent à une imprégnation : elles sont d'autant plus décisives qu'elles sont plus insensibles. Nous serions surpris parfois si on nommait devant nous qui les exerce. Elles paraissent se confondre avec le jeu des forces naturelles. L'influence d'un livre, celle d'une personne morte dont nous avons gardé le souvenir et l'exemple ont souvent plus de perfection et de force que celle d'un vivant qui vit près de nous, dont le charme nous séduit et dont l'autorité nous entraîne. On aurait bien tort de ne voir dans l'influence qu'une sorte d'efficacité causale, produite par les paroles ou par les actions ; les paroles ou les actions n'en sont que les instruments et les signes. L'influence vraie est celle de la présence toute pure ; elle a une portée métaphysique ; c'est une découverte de son être propre au contact d'un autre être.

Dès que nous en prenons conscience, l'influence commence à se dissiper. Car elle nous détourne de nous-même et attire notre regard vers un être qui n'est pas nous et dont la vie semble nous envahir et se substituer à la nôtre. Alors nous entreprenons de nous défendre. Il est presque impossible de reconnaître l'influence que l'on subit sans en souffrir. Celui qui la recherche et qui l'aime la crée avec des forces qui lui appartiennent en propre ; celui qui la ratifie la juge, et par conséquent la domine. Mais celui qui soupçonne qu'elle agit sur lui, malgré lui, sent tout à coup sa conscience et sa liberté en péril ; il se révolte à la fois contre elle et contre sa propre faiblesse. Il a peur d'avoir abdiqué, d'avoir cédé à un autre cette existence dont il avait la responsabilité et la charge. C'est la conscience la plus vaste qui est la plus accueillante ; elle accomplit à l'égard de tous les êtres qu'elle rencontre sur son chemin un acte de confiance qui est déjà un don d'elle-même. Aussi court-elle toujours le risque de se laisser surprendre : elle croit parfois se donner quand elle s'est laissé ravir.

Les influences les plus pures et les plus bienfaisantes ne sont pas celles qui nous donnent le moins d'inquiétude : la facilité, la joie avec lesquelles nous leur cédons nous montrent au fond de nous-mêmes une sorte de passivité complaisante, une suggestion à laquelle nous sommes devenus dociles. C'est la présence d'un autre que nous découvrons quelquefois en nous au lieu de la nôtre propre. Nous ne pouvons abandonner à personne notre destinée et notre conduite. Il est beau qu'en apercevant la vocation d'autrui nous apercevions aussi la nôtre : mais toute activité d'imitation ou de substitution ruine l'âme qu'elle croit édifier. Aussi existe-t-il un drame de l'influence qui tantôt nous rend, tantôt nous retire à nous-mêmes ; tantôt s'empare de nous d'un seul coup, tantôt s'insinue en nous par touches insensibles ; tantôt demeure ignorée sans nous asservir, tantôt pénètre dans la conscience et aussitôt la divise et la trouble.

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