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Être capable de communier avec les autres êtres, c'est s'être réduit à une activité parfaitement nue et dépouillée qui, en nous arrachant toujours à nous-même, nous donne accès dans cette totalité du réel dont l'existence individuelle nous avait d'abord séparés. C'est retrouver en soi la source profonde de la vie et la faire retrouver aux autres. C'est avoir renoncé à tout ce qui nous séparait d'eux, c'est-à-dire à tous les objets privilégiés de notre attachement, à tous les avantages matériels ou individuels, à toutes les émotions trop délicates où notre amour-propre pouvait se complaire. Ce ne sont là que des choses ou des états qui nous enchaînent quand il s'agit de nous libérer. Aussi le corps qui nous appartient plus étroitement qu'aucune autre chose au monde, et qui n'appartient jamais qu'à nous, est-il le principe suprême de toute fermeture, de toute séparation et de toute solitude : tel est du moins son rôle chez tous ceux qui en font l'objet et non le véhicule de leur attention et de leur amour. Mais il faut aller plus loin : car nous savons bien que nous ne parviendrons jamais à communier avec un être qui réserve et garde pour lui la moindre parcelle du réel. Non point que nous lui demandions de la mettre en commun avec nous ; car c'est de lui et non pas d'elle que nous avons besoin. Et nous ne pouvons l'atteindre que s'il s'offre à nous tel qu'il est, c'est-à-dire sans intérêt et sans passé, prêt à chaque instant à se sacrifier tout entier pour renaître tout entier.

Ainsi tout homme qui prétend encore garder quelque chose pour lui seul se forge à lui-même sa propre solitude. Mais il faut être détaché de tout, et par conséquent connaître cette extrémité de la pauvreté où l'on détourne le regard de soi afin de l'ouvrir sur la totalité du monde avec un cœur entièrement pur et des mains parfaitement libres, pour connaître cette extrémité de la richesse qui nous permet à chaque instant, en abolissant en nous toute arrière-pensée, d'entrer réellement en société avec tous les êtres que Dieu met sur notre chemin.

Le secret de chaque être empêche qu'il devienne jamais un objet ; mais l'univers tout entier n'est qu'un secret immense, dans lequel notre secret propre nous fait entrer. Ainsi on pourrait dire que les hommes demeurent séparés dans la mesure même où, en se repliant sur eux-mêmes, ils ne trouvent de contact qu'avec la partie individuelle de leur être propre, c'est-à-dire avec les frissons de leur corps et de leur amour-propre ; mais si ce repliement devient plus profond, on voit ces frissons s'apaiser, l'intervalle qui opposait ces deux êtres se combler et une communion se produire entre eux, fondée sur la présence reconnue et vécue d'un principe identique qui les soutient et qui les anime.

L'amitié avec tout ce qui vit est à la fois le devoir de chaque être et son être même. C'est Dieu même qui lui devient présent et qui lui découvre, avec le principe qui le fait vivre, la fin qui suscite son activité et l'oblige sans cesse à se dépasser.

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