Ainsi, les différentes consciences parviennent, grâce à une sorte d'entremise mutuelle, à reconnaître en chacune d'elles une infinité de puissances non exercées. Car nulle puissance qui est en nous ne peut se révéler à nous si elle n'est ébranlée par une sollicitation extérieure. Et même on peut dire qu'elle cherche non point, comme on le croit, à s'abolir dans la possession d'une fin qui la comble, mais à ressusciter sans cesse dans le contact d'une présence qui l'arrache au monde de la virtualité pure. Or, si tout objet joue ce rôle à l'égard de la faculté de connaître et d'agir, que dire d'une autre personne dont la seule rencontre, dès que je réussis à dépasser les apparences corporelles, suffit déjà à m'émouvoir ? Il arrive, il est vrai, qu'elle fasse naître en moi tous les tourments de l'amour-propre et de la jalousie si je me compare à elle dans ce que nous possédons l'un et l'autre ; mais elle doit engendrer des promesses infinies de force et de joie, si je songe à cette inévitable solidarité qui astreint tous les êtres à former eux-mêmes leurs destinées par les dons qu'ils reçoivent et par ceux qu'ils font. Il n'y a en moi (quand je suis seul) qu'un faisceau de puissances dont j'oublie souvent que, pour s'exercer, elles ont besoin d'une invitation et d'un secours. Être solitaire, c'est être incapable de les mettre en jeu parce qu'elles ne reçoivent aucun appel. Or cet appel, elles ne peuvent le recevoir que d'un autre être ; et je ne puis y répondre sans qu'il se produise entre cet être et moi une communion qui, au lieu de limiter notre indépendance, l'épanouit dans une collaboration consentie et aimée. Et elle se réalise peut-être sous sa forme la plus spirituelle et la plus pure lorsque la présence sensible ne nous est plus donnée, comme dans la mort, ou ne nous a jamais été donnée, comme dans certaines lectures où le sentiment de séparation que le corps contribue toujours à maintenir entre les êtres les plus unis semble aboli.
Ainsi tous les êtres ont une destinée à réaliser ; en chacun d'eux on trouve les mêmes puissances, bien qu'inégalement développées. La beauté du monde, l'unité admirable qui règne en lui, viennent précisément de ce que chaque individu est pour tous ceux qu'il rencontre un médiateur. C'est pour cela qu'en face de tout être qui est devant moi je suis toujours dans une attitude d'attente et de demande, anxieux d'ailleurs de devoir répondre à l'attente et à la demande qu'en lui déjà je fais naître. C'est bien là déjà dépasser la solitude. Non point qu'elle puisse jamais être définitivement surmontée : car il faut que je puisse à chaque instant la vaincre et y retomber. Et toute communion consiste bien dans deux solitudes unies. Mais la confiance qu'un autre me témoigne m'oblige à m'élever au-dessus de moi-même pour ne pas la tromper. Le sentiment que chacun de nous peut apporter à l'autre un bienfait qu'il n'ose pas lui refuser est la cause de notre mutuel développement. Les individus cessent d'être séparés dès qu'ils ont perçu cette loi fondamentale de la conscience : c'est que nous sommes voués à la solitude dès que nous sommes réduits à l'état de puissances pures, mais que ces puissances, nous ne pouvons les exercer que les uns par les autres.
Le problème de la communion engage celui de la conscience tout entière. Ce qui a donné naissance à cette croyance que la conscience reste toujours cloîtrée en elle-même, c'est que l'on définit la conscience comme le simple pouvoir de connaître les choses par des idées ; dès lors, on comprend bien que, quel que soit le volume d'idées qu'elle est capable de contenir, ces idées resteront siennes et elle ne sortira jamais de sa propre sphère. Mais déjà, à parler strictement, ce n'est pas l'idée qui est nôtre, c'est seulement la pensée que nous en avons ; et par elle chaque conscience participe à un monde qui est commun à toutes, à l'intérieur duquel on peut distinguer une infinité de perspectives particulières, mais qui convergent. Ainsi l'intelligence ouvre devant tous les êtres un champ infini où se découvrent et se ramifient sans cesse de nouvelles voies de communication qui les invitent à se rapprocher et à s'unir.
Mais de plus, dans l'acte par lequel je pense ma propre solitude, je la dépasse. En circonscrivant mon être propre, je me place dans un être incirconscrit ; mais je vous y place aussi. Ainsi ma conscience individuelle et la vôtre empruntent la même lumière à une conscience universelle qui est le milieu commun où elles poursuivent leur vie propre, où elles se séparent et où elles s'unissent : c'est en lui que je pense mes limites et les vôtres et que nous pouvons les dépasser tous les deux.
Mais une telle communication ne suffit pas à créer entre deux êtres une communion véritable : celle-ci en effet ne peut résider que dans la volonté. Car la volonté cherche l'être derrière l'idée, et ne se sert jamais de l'idée que comme moyen. On ne peut pas nier d'elle qu'elle soit une sortie de soi : dans sa forme la plus haute elle est création, c'est-à-dire générosité pure. Mais le seul terme qui soit digne d'elle, c'est une autre volonté qui, dès qu'elle se délivre à son tour de l'égoïsme, communie avec la première dans l'exercice d'une activité qui a la même source et la même fin, qui est à la fois personnelle et réciproque et qui donne toujours à la conscience cet élan intérieur que nous nommons amitié ou amour. Chaque conscience ne cesse d'osciller entre l'égoïsme et l'amour : mais le premier la referme sur sa misère et non point sur sa richesse tandis que le second la délivre de toute propriété particulière pour lui donner la possession d'un bien infini dont il lui est impossible de jouir sans le partager.
C'est pour cela que la communion, dès qu'elle s'établit, possède une valeur par elle-même qu'elle ne tient nullement de la valeur propre des individus qui communient. Il faut même dire le contraire : à savoir que chaque individu reçoit la valeur qui lui est propre de la communion même à laquelle il accepte de s'ouvrir. Et c'est celui qui en apparence donne le plus qui reçoit le plus : car il n'y a pas pour la conscience de grâce plus parfaite que celle qui la met en état d'agir, c'est-à-dire de donner. Ainsi, quand je suis le plus proche de vous, je sens votre être qui naît en moi, mais qui s'épanouit en vous ; et il n'y a pas de communion plus étroite que celle qui, au même moment, vous donne le même sentiment à mon égard.