Ce qui a conduit en général les philosophes à penser que les consciences sont fermées les unes pour les autres, c'est cette croyance que je ne pourrais franchir l'intervalle qui me sépare d'un autre être que par la connaissance. Seulement, comme on l'a montré bien souvent, il n'y a de connaissance que de l'objet, et par l'intermédiaire d'une idée, qui ne peut pas se confondre avec l'être même et qui, par conséquent, m'en éloigne décisivement, au moment même où précisément elle me le représente. On le sent bien quand on considère le regard par lequel un autre être cherche à me connaître. Il trahit souvent une curiosité indiscrète et même méchante plutôt qu'un désir de communiquer avec moi ; il me rejette parmi les objets qu'il analyse afin de s'en emparer et de les dominer. Devant lui je ne pense qu'à me dérober ; il produit toujours en moi une blessure qui oblige ma conscience à se refermer.
Le tableau que font de l'homme tous les moralistes français n'est si cruel que parce qu'il est l'effet d'une lucidité purement intellectuelle par laquelle ils parviennent à démêler avec une étonnante précision ce que l'individu le moins affiné se cache à lui-même. Une telle attitude interdit la communication au lieu de la produire ; elle ne permet d'atteindre chez un autre être qu'un égoïsme séparé. Elle se réjouit de dévoiler les moyens secrets par lesquels il essaie de donner le change ; elle est incapable de saisir et refoule, au lieu de le susciter, l'élan par lequel chacun de nous tente toujours de le vaincre ou de le dépasser. Au contraire la communion met en présence les êtres eux-mêmes par une interpénétration de leur vie et non pas seulement de leur pensée. Mais on comprend sans peine qu'elle n'est pas possible si chacun se porte directement au-devant de l'autre au lieu de se tourner d'abord avec lui vers la source de leur commune inspiration.
Sans doute on n'a pas tout à fait tort de penser que je ne pourrais saisir la nature d'un autre être qu'en me changeant en lui, qu'en réalisant ainsi un commencement de métamorphose. Mais une telle idée ne doit pas être poussée trop loin ; car cette métamorphose est elle-même une œuvre de l'imagination : elle m'aliène à moi-même au moment où je pense qu'elle m'unit à un autre. Toute véritable union laisse subsister l'indépendance entre les êtres : elle veut cette indépendance sans laquelle leur vocation personnelle et mutuelle serait perdue au lieu d'être fondée et justifiée. Il serait donc faux de penser que la communion entre les consciences abolit leur diversité. On pourrait dire plutôt qu'elle la pousse jusqu'au dernier point et lui donne sa véritable signification. Je ne me sens jamais plus moi-même que lorsque mon action s'accorde avec la vôtre, mais sans lui ressembler pourtant ni se confondre avec elle. C'est une erreur très grave de croire qu'en abdiquant cette originalité individuelle qui m'assigne dans le monde une mission unique, je parviendrai à me rapprocher de vous dans un domaine anonyme fait de répétitions et d'imitation. Pour être uni à vous, pour vous comprendre, pour vous aider, il faut que je sente que votre vie vous appartient, qu'elle ne double point la mienne, qu'elle se détache en un autre point sur le tronc commun de l'existence, mais qu'elle est parcourue par la même sève.
De plus, je ne pourrais communiquer avec vous par la connaissance que si la réalité qui est vous-même était déjà formée et, pour ainsi dire, achevée. Mais quand nous sommes l'un devant l'autre, les sentiments que nous éprouvons dépassent le pur désir de nous connaître. Il y a de vous à moi et de moi à vous une sorte d'appel mutuel, une double interrogation sur la signification de la vie, l'espoir d'une révélation réciproque qui va nous être donnée, l'attente d'un secours miraculeux que nous allons nous offrir l'un à l'autre. Dans les relations les plus sincères et les plus profondes, il subsiste toujours, il est vrai, une hésitation, une défiance, qui ne vont point sans l'arrière-pensée qu'elles pourront être démenties. C'est dire que si la création d'un être, c'est la possibilité qui lui a été donnée de se créer lui-même, chacun de nous sent bien qu'il ne peut se créer qu'avec la collaboration de tous les êtres qui sont mis sur son chemin. Il n'y a de communion que dans l'exercice d'une activité à la fois personnelle et commune. Toute communion est une co-création de soi et d'autrui indivisiblement par autrui et par soi.