Pourtant, ce ne sont là que des moyens que les consciences utilisent quand elles cherchent à vaincre leur solitude et à s'interpénétrer. Mais y parviennent-elles vraiment ? Et chacune d'elles peut-elle faire rien de plus que de reconstruire par analogie, avec ses ressources personnelles, ce qui se passe dans l'autre ? Pénètre-t-elle vraiment au cœur de cette solitude étrangère pour communier avec elle et par conséquent l'abolir ?
Il est indiscutable que c'est là le vœu le plus profond de notre être spirituel. La puissance que nous exerçons sur les choses n'est jamais capable de nous satisfaire à elle seule ; mais le moindre contact que nous éprouvons réellement avec la vie intime d'un autre être suffit immédiatement à nous émouvoir. C'est là en effet que notre destinée s'engage, engageant indivisiblement celle d'autrui dont elle ne peut se dissocier et fixant avec celle-ci ses relations éternelles selon son degré d'égoïsme ou d'amour. En présence d'une telle fin, la joie que peut nous donner la connaissance ou la possession des choses matérielles paraît singulièrement frivole. Ici, par contre, le monde des phénomènes est traversé et l'essence même du réel nous devient tout à coup présente dans une révélation qui est en même temps une création. Aussi longtemps que nous demeurons dans la solitude, nous pouvons craindre que l'univers soit un bloc sur lequel nous n'avons pas de prise ; mais qu'une communion s'établisse entre nous et un autre être et l'univers devient une immense intériorité qui nous est tout à coup ouverte et dans laquelle nous ne cessons jamais de faire de nouveaux progrès. Ainsi s'explique que le propre de la conscience, ce soit d'être emportée par un mouvement infini, ce qui ne peut prendre pour elle un sens concret et vivant que si elle trouve partout de nouveaux motifs d'aimer, c'est-à-dire si elle rencontre toujours sur son chemin d'autres consciences qui la fécondent à la fois et la multiplient.
Car l'impossibilité où nous sommes de nous suffire ne vient pas, comme on le croit, de ce sentiment de notre limitation qui fait que nous cherchons à dépasser sans cesse nos propres bornes, comme si nous voulions nous accroître indéfiniment et chercher enfin à nous égaler nous-même avec le Tout dans lequel nous sommes appelés à vivre. Ce n'est pas en engloutissant le Tout dans sa propre nature que l'être parviendra à rompre sa solitude. Et Dieu lui-même, hors de qui aucun être ne subsiste, et qui donne à chacun d'eux la force même qui l'anime, ne peut être regardé comme le seul être qui se suffise à lui-même que parce qu'il appelle sans cesse à l'existence une infinité d'autres êtres auxquels il livre en partage la totalité de son essence et avec lesquels il forme une société réelle dans laquelle il n'y a plus de différence entre disposer d'un pouvoir et le mettre en œuvre, recevoir un don et le rendre.
Il y a donc un préjugé évident dans ces mouvements de la cupidité et de l'ambition par lesquels nous cherchons à accroître sans cesse notre empire sur les choses ou à dilater indéfiniment la richesse de notre conscience séparée. La solitude est même d'autant plus difficile à porter que l'être jouit de plus de ressources qui lui appartiennent en propre et qu'il ne lui manque aucun des objets auxquels s'attache habituellement le désir. Quand la conscience ne trouve plus rien à désirer, elle éprouve la satiété et le mépris à l'égard de tous les biens qu'elle possède ; elle se sent plus séparée d'eux maintenant qu'elle en dispose que lorsqu'elle en était privée. Plus elle est comblée, plus elle éprouve son dénuement. C'est que nul être ne peut réaliser sa destinée en accaparant pour l'enfermer en soi toute la richesse du monde, mais seulement en sortant de soi pour produire hors de soi une action qui le délivre, pour trouver autour de soi d'autres êtres qui puissent lui faire accueil. Mon existence n'a de sens à mes propres yeux que si, au lieu de se sentir abandonnée à elle-même, elle découvre sa parenté avec d'autres existences auxquelles elle pourra s'unir et, grâce à cette union, retrouver le principe commun qui leur donne à toutes l'impulsion et la vie. Alors elle ne manquera plus de soutien ; elle ne sera plus séparée du monde par une barrière de ténèbres. Elle s'apercevra qu'elle est à la fois capable de comprendre et d'être comprise. Elle deviendra elle-même un moyen au service d'une fin qui la dépasse et à laquelle elle pourra se consacrer et se sacrifier.
Par conséquent, aucune communication avec autrui ne doit être méprisée. Lorsque deux hommes commencent à découvrir entre eux une pensée, une émotion ou une intention qui leur est commune, ils ne sentent pas seulement leur ressemblance fraternelle ; ils reconnaissent l'identité du principe qui les éclaire et de la fin à laquelle, sans s'en douter, ils collaboraient déjà. C'est Dieu qui leur montre tout à coup sa face : car lui seul peut être le témoin et le garant de leur union.
L'homme qui vit isolé au milieu des autres hommes poursuit une existence secrète qui échappe aux regards de tous et qui n'est qu'un rêve subjectif : dès lors, puisqu'il n'y a que lui qui puisse y pénétrer, il s'habitue naturellement à regarder le monde des choses que l'on peut voir et toucher comme le seul monde réel, bien que ce monde, qui est également donné à tous, soit pourtant étranger à chacun. Mais qu'une autre conscience nous donne le contact de sa présence, que son regard pénètre en nous et le nôtre en elle, alors la réalité des choses matérielles recule et s'efface ; le rêve que nous portions en nous acquiert tout à coup une extraordinaire consistance ; il n'est plus en nous seulement dès qu'un autre nous a montré qu'il pouvait y être reçu. Par une sorte de paradoxe, au lieu de nous refermer sur nous-même, il nous fait sortir de nous-même. Il devient le véritable monde où nous ne trouvons plus des objets qui nous résistent, mais des volontés qui nous répondent, où tout est à la fois transparent, actif et émouvant, où l'on ne peut plus percevoir que des significations qui se forment ou des intentions vivantes qui s'associent.
Aussi, aucune communication vraie, si timide soit-elle, n'est insuffisante. Elle abolit la possibilité même de ce mépris qui, dès qu'il naît et si imperceptible qu'il puisse être, nous refoule déjà dans la solitude. Car elle est toujours une ouverture sur un infini actuel que la conscience déjà pressent et qui ne cesse de nourrir son espérance et de renouveler son mouvement. Si elle est sincère, si elle se produit par le dedans et qu'elle ébranle le cœur même de la personne, elle est déjà un don total, un accès dans le seul monde qui soit réel et qui est un monde intérieur que les apparences manifestent, et non pas un monde extérieur qu'elles dissimulent.