C'est la conscience, du moins en apparence, qui fait de chaque individu un être invisible et solitaire : car elle est repliement sur soi et parfaite clôture. Au contraire, il semble que mon corps porte témoignage pour moi ; il est la figure de mon être qui est livrée aux autres êtres ; il leur montre ce que je suis ; c'est lui qui, par la parole et par l'action, me permet de les atteindre et de faire société avec eux. C'est en lui qu'il faut chercher les signes imparfaits de cette réalité secrète que je porte en moi, qui est moi, et par laquelle j'échappe au regard le plus aigu.
Pourtant il est vrai de dire aussi que ce corps qui fait partie du monde, et qui donne aux autres êtres le spectacle de ce que je suis, est en même temps ce qui m'enferme en moi et qui m'individualise ; au lieu que la conscience, qui tout à l'heure paraissait si close, cherche toujours à dépasser les limites qu'il lui impose afin d'envelopper en elle la totalité du monde. C'est mon corps qui est seul. C'est lui qui fait de moi un individu. C'est lui qui recrée perpétuellement cette forme de solitude dans laquelle je me complais et qui est l'égoïsme, tandis que le propre de la conscience est d'en souffrir et de faire sans cesse effort pour la rompre. C'est par mes attaches avec mon corps que se forme en moi cette sensibilité individuelle que l'on ne pourrait pas comprendre sans lui, dans laquelle nul autre que moi ne peut pénétrer et qui donne aussi à toutes les démarches de la pensée et du vouloir un écho inimitable que je suis seul à percevoir. Et il faut admirer que le même corps qui, par sa surface, est à peine mien et appartient aux autres plutôt qu'à moi possède pourtant une palpitation intime et mystérieuse sans laquelle on ne voit pas comment les actes les plus profonds de la conscience pourraient encore m'être attribués et même me concerner.
Le corps opprime sans doute la conscience, mais comme tout instrument qui contraint l'activité et dont elle ne réussit pas pourtant à se passer. Et il est lui-même un instrument vivant qui symbolise déjà l'activité qu'il est destiné à servir. Car il ne suffit pas de dire que le corps est tout entier visible, mais par son aspect le plus extérieur, et tout entier secret, mais par ses réactions les plus intimes ; on peut encore observer en lui une double tendance à se replier sur soi, comme on le voit dans la souffrance, ou à s'élancer vers le monde, comme on le voit dans les moindres mouvements de la main et du regard. Considérons seulement le regard qui est déjà une victoire du corps sur ses propres limites, une sortie de soi par laquelle c'est le monde et non plus le corps qui devient mon horizon : ce monde que je tiens sous mon regard, c'est le même monde que les autres êtres contemplent ; il est formé des mêmes objets sur lesquels tous les regards se croisent et communiquent.
Mais cette comparaison est singulièrement instructive. Ce n'est pas vainement que nous parlons d'une lumière qui éclaire la conscience. Car nous savons bien que le propre de cette lumière, c'est de permettre au moi de découvrir le non-moi et, par conséquent, de s'ouvrir sans cesse davantage à la connaissance d'une réalité qui est livrée à tous. Dès lors, si c'est le rôle de la matière de séparer les êtres les uns des autres, le rôle de la conscience, c'est de les unir en faisant de cet obstacle même le moyen de leur union ; son essence propre est de pouvoir pénétrer partout. C'est elle déjà qui crée autour du corps cet espace lumineux dans lequel s'engagent à la fois le regard, le mouvement et le désir. Dans cet espace, tous les êtres sont situés comme nous ; autour de chacun d'eux se forme un cercle de clarté dont l'ampleur est mesurée par la puissance même de sa pensée et la pureté de son intention. Tous ces cercles se croisent : ils possèdent certaines zones communes qui figurent, pour ainsi dire, les moyens dont disposent les différentes consciences pour entrer en rapport entre elles et certaines zones propres à chacun et qui témoignent de l'irréductibilité de chaque conscience particulière. Ainsi c'est la conscience qui permet au moi de se quitter et de communiquer avec un autre moi par l'intermédiaire d'une réalité qu'ils perçoivent tous les deux, mais qui n'appartient en propre à aucun d'eux : les objets qui remplissent l'espace, les souvenirs qui peuplent le temps, les idées qui habitent l'intelligence, forment entre tous les êtres les véhicules d'une communication vivante qui doit toujours être refaite et demeure toujours en péril. Elle oblige chacun d'eux à une prise de possession personnelle de l'objet, du souvenir et de l'idée, qui ne coïncide jamais exactement avec celle d'un autre et doit être confrontée avec elle pour s'éprouver, se préciser et s'enrichir indéfiniment.