Pourtant, le cœur le plus profond de la solitude ne réside ni dans l'existence subjective, ni dans l'indifférence des autres êtres, ni dans l'intervalle qui m'en sépare, ni dans la douleur même que j'éprouve par eux ; elle est dans l'initiative même qu'il m'appartient d'exercer, dans la décision qu'il dépend de moi de prendre, dans la possibilité qui m'est laissée à chaque instant de faire un acte d'acceptation ou de refus, dans l'obligation où je suis de m'engager moi-même tout entier dans chacune des démarches de ma vie. Je puis demander tous les secours, ceux de l'expérience, de la raison ou de l'amitié : il faut toujours qu'à un certain moment, même dans les plus petites choses, je fasse un choix qui est le mien et dans lequel c'est mon être propre qui s'affirme et se fixe. La solitude, c'est le libre arbitre. Car c'est lui qui me donne la responsabilité métaphysique de moi-même.
Mais il est facile de voir que ce qui donne à l'acte libre un tel caractère de gravité, c'est que, s'il est accompli dans la solitude, il me contraint précisément à la rompre. Il ne suffit pas de dire que c'est par lui que le moi se constitue ; car nous savons bien qu'il ne peut pas être si intérieur à nous-même qu'il n'ait sur les autres êtres et sur l'univers tout entier une répercussion imprévisible qui effraie et paralyse les consciences les plus délicates. Mais il suffit d'apercevoir que cet acte que je vais faire, l'univers l'attend et que personne ne peut le faire à ma place, pour que tout à coup l'idée de ma vocation se révèle à moi ; et c'est la vocation qui fait de la liberté possible une liberté réelle et qui réconcilie la solitude où l'acte prend naissance avec la société vivante qu'il lui appartient de créer. Ici, chacun de nous est seul parce qu'il est un premier commencement, une puissance créatrice, une faculté d'opter entre le oui et le non qu'il ne peut point résigner sans disparaître ; et chacun de nous cesse d'être seul, car agir, c'est dépasser ses propres limites, c'est déjà donner quelque chose de soi et accepter de recevoir une réponse à laquelle il est impossible de se dérober.
La solitude de l'être individuel qui se croit isolé dans le monde et incapable de se soutenir engendre en lui un sentiment qui est précisément celui qu'on nomme la détresse. Mais la valeur de l'individu ne doit pas être contestée : car il est toujours unique au monde, seul à porter le poids et la responsabilité de sa destinée. Seulement, il ne peut y réussir que s'il la convertit en vocation, c'est-à-dire s'il se considère, non pas comme un Tout, mais comme un membre du Tout, à l'intérieur duquel il puise ses ressources et à la formation duquel il accepte de coopérer. La solitude commence par nous séparer, mais d'un univers qui était extérieur par rapport à nous et qui risquait lui-même de nous accaparer et de nous divertir ; elle nous découvre d'abord l'intériorité du moi individuel : et elle produit à ce moment-là cette crise d'anxiété de l'être qui se croit abandonné. Mais il a fallu qu'il se replie sur soi pour se trouver lui-même ; c'est maintenant seulement qu'il peut espérer trouver les autres. Il ne s'est séparé que d'un monde d'apparences qui le séparait de lui-même et de tous. Il pénètre dans un monde qui d'abord n'est qu'à lui, mais qui s'ouvre peu à peu devant son regard, dans lequel les autres êtres ont accès comme lui, où il commence à les découvrir et à communier avec eux.
Telle est cette intériorité universelle qui est à la fois la perfection de la solitude et son abolition, que les plus grands seuls sont capables de connaître, qu'ils ont toujours peur de perdre, qui n'est jamais à leurs yeux assez complète et qui leur donne toujours, quand ils la retrouvent, une surabondance de lumière et de joie. Non seulement ils réalisent déjà en elle une sorte de société spirituelle avec tous les êtres qui sont dans le monde ; mais, dès qu'ils reviennent parmi les hommes, ils trouvent assez de force pour les retirer eux aussi à leur égoïsme et à leur séparation et pour leur découvrir une solitude invisible qui leur est commune et dans laquelle ils peuvent enfin se rapprocher et s'unir. Je ne puis pas penser un autre être semblable à moi, c'est-à-dire solitaire et misérable, sans faire tomber les barrières qui nous séparent, sans créer entre lui et moi une sorte de fraternité du malheur. Mais je ne m'aperçois pas toujours que cette fraternité même dissipe le malheur qui l'a fait naître : penser une solitude qui n'est pas la sienne, c'est quitter la sienne, c'est pénétrer l'autre, c'est découvrir un monde qui est un Soi universel où chacun trouve le fondement de son propre soi et du soi de tous les autres.
On peut dire par conséquent qu'il existe deux sortes de solitude : une solitude du moi individuel qui ne doit pas être abandonnée parce qu'elle est la défense des prérogatives de l'être secret contre la vulgarité d'un univers apparent et public, mais qui produit le désespoir si elle ne se dépasse pas vers le dedans et si elle ne découvre pas cette solitude universelle de l'esprit qui permettra à l'individu de s'enrichir lui-même indéfiniment et de communiquer avec tous les autres individus en les invitant à leur tour au même dépassement. Sous ces deux formes, en tant que pudeur anxieuse de l'individu qui se sait unique au monde, et en tant que démarche spirituelle par laquelle je me sépare du monde pour m'unir à Dieu, la solitude doit être maintenue comme la condition même de notre salut intérieur. Mais peut-on jamais craindre qu'elle soit menacée ? Villiers de l'Isle-Adam disait : « Il y aura toujours de la solitude pour ceux qui en seront dignes » ; c'est que la solitude de chacun est justement celle qu'il mérite.