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Mais il suffit que les autres êtres possèdent comme moi une intimité qui leur est propre pour que, dès que la moindre ouverture m'est donnée sur elle, elle me paraisse si différente de la mienne que l'espoir de rompre ma solitude se change en une déception qui la rend plus amère. Chacun se découvre lui-même comme un individu distinct de tous les autres : dans le monde intérieur, il n'y a rien qui puisse être emprunté ni prêté ; il n'y a pas de territoire banal dont l'usage puisse être commun à plusieurs. Chacun est contraint de mener une existence qui n'est qu'à lui, dont toute la valeur provient de ce qu'elle est sienne et par conséquent unique, et qui, dans son originalité la plus exquise, ne peut être assimilée ni comprise par personne. Il n'y a rien dans ma conscience qui puisse y faire vivre l'état d'un autre. Nous en avons tous le sentiment le plus vif ; et lorsque nous atteignons ce réduit inviolable de l'individualité, nous sommes toujours prêts à dire à notre ami le plus fidèle : « Ici, vous ne pouvez plus me comprendre. » Les mots mêmes du vocabulaire commun par lesquels nous cherchons à traduire nos mouvements les plus secrets ont pour nous une résonance qu'ils ne prendront jamais pour un autre. Il existe en chaque être une réalité ultime qui ne comporte aucune mesure commune. De là d'abord le sentiment que notre solitude est irrémédiable. Car il y a une essence irréductible de l'individualité qui ne pourra jamais être fondue. En l'abdiquant, en cherchant à l'aplanir, on substitue une communication superficielle et anonyme à une communion vivante et personnelle ; il faut qu'elle soit présente et respectée et non pas effacée et oubliée pour que les relations entre deux êtres acquièrent une véritable profondeur. Nous invoquons toujours la nature inviolable de l'individualité pour mieux gémir sur une solitude que nous n'avons pas la force de surmonter : mais il ne faut pas mépriser son secret, ni accepter de le laisser forcer. La pudeur en est la protection la plus délicate : et dans les moments où l'entente entre deux êtres est la plus parfaite, la pudeur s'aiguise au lieu de se perdre.

Mais en présence d'un être radicalement différent de nous, la douleur de la solitude où nous nous sentons refoulé n'est encore que du premier degré. En réalité, cette douleur est toujours proportionnelle à l'espoir que nous avions de rencontrer un autre être avec lequel nous pensions pouvoir nous unir. Qu'il ne montre avec nous aucun point de contact, nous le quittons avec le sentiment de ne l'avoir jamais trouvé. Il arrive parfois, au contraire, qu'un rapprochement et même un échange ait commencé à s'établir entre lui et nous. Or tout à coup, dans des réactions imperceptibles, nous mesurons l'abîme qui nous sépare de lui ; nous éprouvons alors une blessure qui est difficile à guérir. Car nous savons bien que le fond même de l'être se révèle dans ces détails insignifiants d'autant plus graves qu'ils échappent à son regard, et qui accusent un dissentiment absolu dans l'appréciation des valeurs ; un coup involontaire porté à cette partie vive de la conscience où réside toute notre délicatesse.

Faut-il accepter maintenant cette affirmation si commune que c'est la douleur seule qui nous donne la véritable expérience de la solitude ? On ne nie point que l'on souffre seul, ni même que la commisération d'autrui, par l'impuissance même dont elle témoigne, n'aggrave encore cette solitude. Tout à l'heure ma conscience était tendue vers vous, tout entière ouverte et accueillante ; la moindre souffrance qui tout à coup vient m'atteindre, le moindre souvenir d'une souffrance ancienne me replient aussitôt sur moi-même et détournent de vous mon attention et mon intérêt. Ainsi, mieux que tout effort de réflexion, la douleur produit un recueillement de l'être sur soi : car la souffrance est une limitation qui lui donne conscience de ses limites et l'enferme étroitement en elles. On peut dire d'elle également qu'elle rend impossible tout divertissement, s'il est vrai qu'elle accapare toute notre attention, et qu'elle est un divertissement absolu, s'il est vrai qu'elle la paralyse et qu'elle la rend indisponible. D'où l'on peut conclure que notre puissance de solitude et notre puissance de souffrance croissent parallèlement.

Cependant la douleur physique ne nous révèle que la solitude de notre corps. C'est la douleur morale qui nous rend sensibles tous les points vitaux de notre âme ; et la qualité de cette douleur traduit la qualité de la conscience qui l'éprouve. Mais que faut-il entendre par douleur morale, sinon la douleur que nous éprouvons au contact des autres êtres ? N'est-elle pas toujours d'autant plus profonde que nos relations avec eux avaient plus de confiance et d'intimité ? N'est-elle pas toujours l'expression d'une communication illusoire, arrêtée ou brisée ? Ainsi elle crée en nous une forme de solitude qui est pour ainsi dire du second degré : car la séparation, cette fois, est en même temps évidente et impossible. Je souffre par vous, c'est-à-dire de ne pouvoir me détacher de vous, alors pourtant que les sentiments que j'éprouve et la souffrance même qui les accompagne me laissent tout seul en présence de moi-même et ne créent aucun passage entre moi et vous.

Mais la solitude la plus affreuse est celle qui nous reste au terme de ces fausses communications auxquelles nous nous sommes abandonnés pendant longtemps, dans lesquelles le doute s'est introduit et dont nous percevons un jour l'inanité. Il arrive qu'un autre être dans lequel nous mettions notre confiance se servait de nous par intérêt ou par jeu. Il nous livrait, il est vrai, une partie de son intimité et nous lui ouvrions aussi la nôtre. Il ne poursuivait pas toujours une fin égoïste ; mais, quelle que fût sa noblesse, c'était une fin qui lui était propre et dont nous étions l'instrument. Nous ne pouvons pas faire une semblable découverte sans éprouver un sentiment de terreur ; car nous ne voulons point être une chose dont un autre dispose, une pierre dans un édifice étranger. Chaque être est un premier commencement : il possède une initiative qui lui est propre, qui a une valeur absolue et qui le met directement en rapport avec Dieu. Pour que cette initiative soit respectée, il faut qu'elle ne soit jamais subordonnée à une autre : alors seulement peuvent exister des rapports de personne à personne. Mais ces rapports sont très périlleux ; ils risquent toujours d'être pervertis : et ils le sont dès que la liberté sent peser sur elle la plus imperceptible contrainte. Alors je me sens devenir chose. Comment, dans de telles conditions, la communication ne s'écroulerait-elle pas ? Comment, dans ce naufrage intérieur, la partie vivante de moi-même trouverait-elle le port et le salut ailleurs que dans cette solitude qu'elle avait cru quitter et qui est maintenant son unique refuge ?

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