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Cependant cette solitude dans laquelle nous venons d'entrer, et qui nous donne le sentiment si vif d'une responsabilité qui n'appartient qu'à nous et d'une impossibilité où nous sommes pourtant de nous suffire, n'est éprouvée comme solitude que parce qu'elle est en même temps un appel vers des solitudes toutes semblables à la nôtre avec lesquelles nous sentons le besoin de communier ; car c'est dans cette communion seulement que chaque conscience découvrira le sens de sa destinée qui n'est pas de percevoir les choses, ni de les dominer, mais qui est de vivre, c'est-à-dire de trouver hors d'elle d'autres consciences dont elle ne cesse de recevoir et auxquelles elle ne cesse de donner, dans un circuit ininterrompu de lumière, de joie et d'amour, qui est l'unique loi de l'univers spirituel.

La solitude n'est d'abord qu'un retranchement en nous-même sans lequel notre existence individuelle et subjective ne pourrait pas se constituer. Et pressentir autour de soi d'autres consciences solitaires, c'est redoubler sa propre solitude ; mais c'est déjà pourtant la surmonter. Car, dès que des consciences différentes commencent à se rencontrer, le sentiment de la solitude se modifie et se précise ; il cesse d'être purement métaphysique, il devient psychologique ; il a toujours pour contrepartie l'idée d'une communication impossible ou manquée.

Nous ne pouvons pas trouver sur notre chemin d'autres êtres qui ont comme nous un secret et une intimité, qui semblent capables de communiquer avec nous, mais jusqu'à un certain point seulement, au delà duquel ils nous meurtrissent et nous blessent, et qui possèdent une initiative par laquelle ils déjouent nos prévisions et nos calculs, sans adresser à chacun d'eux une muette interrogation. Que vont-ils nous apporter et que sommes-nous capables de leur livrer qu'ils soient en état d'accueillir ? Quelles richesses vont-ils me permettre de découvrir, soit en eux où ils m'offriront de puiser, soit en moi où, jusque-là, elles demeuraient enfouies ? Quelle lumière, quelles joies, quelles souffrances tiennent-ils cachées dans leur regard et dans leurs mains ?

Aussi le sentiment de la solitude devient pour nous un fardeau intolérable lorsque, jetant le regard sur tous les êtres qui nous entourent et dont le sort est inséparable du nôtre, nous nous apercevons que nous ne pouvons avoir avec aucun d'eux d'autres relations que des relations extérieures et apparentes : comment nous empêcher alors de nous reprocher à nous-même un défaut d'ouverture ou un défaut d'amour qui les oblige à nous repousser ou qui nous empêche de trouver accès jusqu'à eux ? Les hommes passent les uns à côté des autres, accomplissant certains mouvements, prononçant certaines paroles, se servant les uns des autres comme ils se servent des choses, mais gardant au fond d'eux-mêmes le secret de leur être propre qu'ils cherchent parfois à défendre alors qu'il est pour eux si difficile de le livrer. Et s'il nous arrive de diriger vers les autres ce même regard profond que nous dirigeons vers nous-même en pensant qu'ils ont comme nous une vie subjective et incommunicable, le sentiment de notre propre solitude redouble et se multiplie : nous frissonnons en évoquant tant de retraites mystérieuses destinées à rester éternellement scellées, bien que ce soit déjà quitter la sienne par l'imagination et le désir que d'en soupçonner autour de soi une infinité d'autres.

Dans l'attitude d'autrui à notre égard, si nul intérêt n'est en jeu, nous ne discernons le plus souvent que de l'indifférence. Mais cette indifférence, nous la supportons bien diversement. Tantôt, comme si nous étions incapable de rien trouver en nous-même qui pût nous soutenir, en voyant que notre existence propre n'appelle sur elle aucun regard d'attention ou d'amour, nous nous sentons rejeté hors de l'existence. Tantôt cette indifférence est acceptée par nous comme le témoignage humiliant de notre tiédeur, de notre incapacité à sortir de nous-même, de notre manque de confiance et d'élan. Tantôt enfin elle nous paraît une sécurité, un bienfait dont nous savons gré à tous ceux qui nous entourent, à la fois par une certaine complaisance amère dans nos pensées solitaires et par l'aveu que tout rapport vivant avec un autre être produit en nous quelque meurtrissure.

Mais l'indifférence, soit qu'on l'éprouve, soit qu'on la subisse, ressemble à l'inertie et à la mort. Ou plutôt c'est une mort vivante, pire que la mort, par le sentiment de la présence d'une offre qui nous est faite, qui est celle de la vie, et à laquelle en nous ni hors de nous rien ne vient répondre. Toutefois, on ne méconnaîtra point que l'indifférence en apparence la plus invincible cache souvent un mépris, un dégoût sans mesure à l'égard de tous les contacts de surface qui suffisent à la plupart des hommes, l'exigence brûlante d'un don de soi qui ne trouve point à s'employer et dans laquelle l'être ne cesse de se consumer.

Mais si la solitude de l'indifférence est semblable à un désert, elle ne nous resserre pas, elle ne nous contracte pas aussi douloureusement sur nous-même que cette autre forme de solitude qui suit le mouvement par lequel tout notre être se portait vers autrui et se voit repoussé. Seulement, tandis que la véritable indifférence est toujours sans remède, ici, au contraire, on peut distinguer des degrés. Celui qui me repousse ne m'ignore point ; il ne fait pas de moi un pur objet ; il peut me reconnaître une vocation qui m'est propre, qui ne rencontre pas la sienne, bien qu'elles trouvent place toutes deux dans le vaste monde. Quand je sens en lui de l'hostilité, il est, sans qu'il y paraisse, déjà plus proche de moi ; il prend intérêt à ma propre vie qu'il ne semble vouloir anéantir que parce qu'il a peur de ne pouvoir l'infléchir et la réformer ; il est déjà solidaire de moi ; et, dans la lutte qu'il entreprend contre moi, il commence toujours par m'embrasser. Enfin il ne faut pas oublier que, même dans les communications les plus réelles et les plus profondes, les choses ne vont jamais aussi simplement qu'on l'imagine : il y a toujours en elles de la timidité, de la pudeur ; on craint toujours d'y voir la sincérité menacée ou la volonté surprise ; le consentement est toujours au bord du refus et la séparation des individus subsiste au cœur même de l'union par laquelle ils la surpassent.

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