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On pressent qu'il ne peut y avoir de communion réelle entre les êtres avant qu'ils soient devenus véritablement des êtres : c'est-à-dire que, pour être capable de faire le don de soi, il faut avoir pris possession de soi dans cette solitude douloureuse, hors de laquelle rien n'est à nous et nous n'avons rien à donner.

Il y a peut-être des hommes à qui le sentiment de la solitude est inconnu. Non point qu'ils aient jamais avec aucun être des relations vraies, c'est-à-dire intimes et personnelles ; mais ils n'en éprouvent pas le besoin ; ils ignorent qu'il en existe. Il leur suffit que leur vie soit engagée au milieu de la nature dont ils reçoivent toutes les sollicitations : ils y répondent toujours par un mouvement plein de spontanéité et de confiance. Et il faut sans doute qu'il y ait aussi dans toute existence humaine des moments de détente et d'abandon où la solitude cesse d'être sentie, où l'homme retrouve en lui, dans une sorte de jeu, l'instinct de l'animal et l'innocence de l'enfant : par eux nous remontons jusqu'à l'humble source de la vie, par eux nous retrouvons l'unité et l'équilibre entre toutes les forces intérieures que la réflexion ne cesse de rompre. Mais nous ne devenons une conscience, une personne, un foyer d'existence autonome que si nous nous séparons de cette nature avec laquelle nous étions d'abord confondus, que si le monde entier vient à nous manquer, que si nous avons la force de briser avec tous les objets environnants qui jusque-là ne cessaient de nous soutenir et de nous émouvoir. Il faut avoir éprouvé la misère d'un moi dépossédé de tout et acculé à l'expérience de la solitude absolue, c'est-à-dire à l'expérience de lui-même, pour trouver dans le recours à soi, c'est-à-dire dans la découverte d'une activité qu'il dépend de soi d'exercer, la responsabilité de son propre destin. Il faut avoir couru le risque de demeurer toujours solitaire, anxieux et impuissant, pour obtenir avec le monde dont on s'était d'abord séparé des relations qui, au lieu d'être abandonnées à la nature, sont un effet de la volonté et de l'amour.

Notre vie ne peut acquérir un caractère de profondeur qu'au moment même où nous pensons qu'elle est bien à nous, et que, dans cette intimité ineffable où nous pouvons dire « moi », ou « je », nous sommes seul au monde et le monde ne peut rien pour nous. Ainsi la solitude, c'est la blessure toujours à vif par laquelle je détache de l'existence du Tout une existence qui m'est propre et dont la simple conscience suffit à me donner une sorte de vertige. Dira-t-on que c'est là l'imminence d'une joie que nous n'avons point encore la force de supporter, et comme l'ivresse chancelante inséparable de nos premiers pas ? Cela serait vrai si la conscience ne nous révélait rien de plus, dans la présence de la vie, qu'une impulsion conquérante. Mais la conscience est précisément le contraire ; elle brise cette impulsion, elle la retourne contre elle-même ; elle m'oblige à la suspendre pour la juger. Elle en livre la disposition et l'usage à un être qui n'est rien encore, puisqu'il doit se donner l'être à lui-même, qui mesure pourtant sa faiblesse et tremble de se sentir livré à ses seules ressources dans cet horizon subjectif où il sait qu'il est enfermé et que nul autre être ne pénétrera.

Mais notre solitude est toujours plus inaccessible encore que nous ne croyons. Car la difficulté pour nous, ce n'est pas seulement de former une société avec autrui, c'est d'abord de former une véritable société avec nous-même. Le propre de la conscience, en effet, c'est de créer un dialogue, un débat intérieur dans lequel je ne réussis jamais à obtenir une parfaite coïncidence avec moi. Je ne parviens jamais à exprimer, ni même à trouver tout ce que je suis. Je ne me reconnais pas toujours ni dans les actes que j'accomplis, ni dans les paroles que je prononce, ni dans l'idée que je me forme de moi-même. Mon activité la plus profonde a trop d'obstacles à franchir pour parvenir à se faire jour ; elle vient tracer à la surface de ma conscience une image incertaine de moi-même que je ne ratifie jamais tout à fait.

Et même on pourrait dire que je commence toujours à communiquer avec les autres dès que je commence à communiquer avec moi-même. Tant il est vrai que la solitude la plus tragique est celle qui m'empêche de forcer les barrières qui séparent ce que je crois être de ce que je suis : car alors ma conscience est devenue si étrangère à mon être véritable et ma détresse est si grande que je ne puis plus dire ni ce que je désire, ni ce qui me manque. La solitude, c'est de sentir en soi la présence d'une puissance qui semble hors d'état de s'exercer, mais qui, dès qu'elle commence à le faire, m'oblige à me réaliser en multipliant mes relations avec moi-même et avec tous les êtres.

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