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La solitude naît avec la réflexion et croît pour ainsi dire avec elle. Car notre vie est d'abord confondue avec les choses et tout entière livrée à l'instinct ou au divertissement. Mais l'être qui réfléchit cherche à prendre possession de lui-même ; il se replie sur soi ; il découvre en lui un monde où nul ne pénètre, une activité qui n'appartient qu'à lui et qu'il dépend de lui d'exercer.

Il est inévitable que la démarche initiale par laquelle nous prenons conscience de nous-même nous révèle notre solitude : c'est en effet une démarche de séparation qui nous détache des êtres ou des choses qui nous entourent et nous découvre le mystère de la subjectivité, c'est-à-dire la cellule secrète où s'écoule notre vie propre. Nous ne pouvons penser à nous-même sans nous trouver seul. Cette brusque révélation produit en nous une angoisse métaphysique que la vie spirituelle approfondit et dont elle nous délivre. On peut juger que cette angoisse est elle-même très primitive, s'il est vrai que le cri le plus désespéré de l'enfant n'est pas celui qu'il pousse quand il éprouve une douleur physique, mais quand il se sent abandonné, quand il ne retrouve plus autour de lui le contact des visages familiers et que toutes ses attaches avec l'univers lui paraissent tout à coup brisées. Ne diminuons pas la valeur d'une telle détresse en disant qu'elle est purement organique : elle est la naissance même de la conscience de soi. Dans les minutes les plus profondes de la vie on la voit reparaître. Et il n'y a point de philosophie qui puisse atteindre le cœur même de l'être et de la vie sans la prendre comme point de départ.

Pour beaucoup d'hommes, le monde est constitué seulement par des phénomènes ou par des événements : et au milieu d'eux, leur conscience s'oublie et se perd. C'est là aussi pour certains une consolation qui, en les détournant d'eux-mêmes, leur permet de supporter la vie. Pourtant percevoir que je suis, c'est percevoir que je suis unique, séparé, solitaire, enfermé dans des limites qui peuvent être reculées, mais non pas franchies. Et il me suffit de songer que j'ai une existence propre, subjective, personnelle, inconnue de tous et qui m'est livrée, pour ressentir une émotion si aiguë et si déchirante qu'il semble impossible qu'elle se prolonge.

C'est la pensée qui me fait être et c'est la pensée qui me clôture. Il ne faut pas dire que cette clôture m'est imposée ; car je ne cesse de me l'imposer à moi-même. Chacune des démarches de ma vie intérieure contribue à l'affermir. Chez les êtres les plus simples, elle offre peu de résistance ; chez les êtres les plus délicats, elle est imperceptible et pourtant sans fissure.

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