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Le problème de la solitude des consciences et de la communion qui peut s'établir entre elles est à la fois le problème le plus humble de la vie quotidienne et le problème le plus essentiel de la métaphysique, celui qui enveloppe tous les autres et permet seul de les résoudre.

Notre destinée ne cesse de se faire à travers ces états si menus qui remplissent chaque journée, qui sont souvent si insignifiants qu'ils passent inaperçus et dont nous ne pensons pas qu'ils puissent laisser dans le monde aucune trace. Mais laissons les événements visibles, ceux qui n'intéressent que la vie du corps ou qui sont seulement les marques d'une réalité plus secrète : alors nous ne trouvons plus rien au fond de nous-mêmes que la tristesse de nous sentir abandonnés, incompris et impuissants, ou bien l'espoir et déjà la joie de percevoir en nous des puissances qui commencent à s'exercer et qui rencontrent autour de nous un accueil qui les encourage ou une réponse qui les fortifie.

Tantôt nous souffrons de ne rencontrer dans le monde que des visages étrangers ou indifférents et d'être refoulés dans un isolement qui semble nous retrancher de l'univers et nous révéler cet état de misère où aucun regard ne nous est adressé et ne vient jamais croiser le nôtre : et notre existence nous paraît comme un puits sans fond où nous sommes ensevelis. Tantôt, au contraire, une lumière se fait : nous venons de découvrir un autre être tout semblable à nous, une autre conscience remplie comme la nôtre d'inquiétude et de désir, et déjà tout près de s'entendre avec elle par la crainte même de n'y pas parvenir : la moindre parole d'amitié acceptée ou reçue nous paraît alors infiniment plus réelle et plus précieuse que tous les dons de la fortune ou tous les succès de l'ambition. Mais de là naissent de nouvelles souffrances : car dès que l'indifférence est rompue, les blessures se multiplient. La solitude est maintenant une sorte de refuge ; et pourtant l'on souffre à la fois d'y retomber et d'être incapable d'y demeurer. Car les êtres individuels s'opposent les uns aux autres non seulement par ce qu'ils désirent, mais déjà par ce qu'ils sont ; et il y a entre eux une séparation qu'ils ne peuvent ni renier, ni supporter.

Cependant, si l'on veut embrasser tout le destin d'une conscience, une fois qu'il est révolu, et chercher ce qui lui a donné sa réalité, sa valeur et son sens, il faut oublier tous les événements auxquels elle a été mêlée et par lesquels elle s'est manifestée : ce sont là seulement des occasions, des moyens ou des témoignages à travers lesquels elle s'est créée intérieurement elle-même, tantôt en resserrant et en approfondissant son existence solitaire, tantôt en la dilatant et en l'enrichissant grâce à ce don de soi perpétuellement proposé et rendu qui fondait avec d'autres consciences particulières ses relations éternelles. Ces deux miracles de la solitude et de la communication entre les êtres expliquent, l'un sans l'autre et l'un avec l'autre, notre joie et notre tristesse, notre richesse et notre dénuement, notre confiance dans la vie ou notre désespoir.

Il faudrait être aveugle pour penser qu'il y a là seulement des accidents superficiels de notre vie subjective et qui n'intéressent pas l'essence même du réel. La véritable métaphysique ne nous arrache pas à ce monde familier dans lequel nous ne cessons d'agir, de peiner, de désirer et d'aimer ; elle cherche seulement à nous en donner une conscience plus pénétrante et plus lucide, à l'approfondir jusqu'à sa racine, à atteindre en lui cette activité dont l'exercice nous est sans cesse proposé et qu'il dépend de nous à chaque instant d'accepter, de mettre en œuvre et de promouvoir. La métaphysique nous apprend seulement à percevoir le sens, la dignité et la valeur des sentiments les plus communs : dans le moindre d'entre eux, elle nous découvre une réalité à laquelle nous participons, qui nous relie à tous les autres êtres et nous oblige à collaborer avec eux à la création du monde.

Seul un préjugé matérialiste que l'expérience ne cesse de démentir peut nous faire penser que le fond même du réel réside dans ces choses aveugles et indifférentes qui sont répandues autour de nous et contre lesquelles notre corps ne cesse de se heurter ; car les choses n'ont de sens que par l'intelligence qui les éclaire ou par la volonté qui les transforme ; elles témoignent d'une activité spirituelle déchue, ou qui ne s'est pas encore occupée d'elles pour les animer et les régénérer. Il n'y a d'existence vraie que celle qui est intérieure à elle-même, que celle qui possède l'initiative créatrice et la conscience de soi. Les choses alors deviennent les instruments sans lesquels les consciences ne pourraient ni exercer et manifester leurs puissances, ni être séparées les unes des autres, ni attester en même temps leur présence l'une à l'autre.

Ainsi, c'est en approfondissant le problème de la solitude et de la communion que le mystère même de l'Être pourra être éclairé. Car chaque conscience naît perpétuellement à elle-même dans un univers dont elle est pourtant inséparable. Il n'y a qu'en elle que nous puissions espérer saisir la puissance créatrice, mais retenue et emprisonnée pour ainsi dire dans nos propres limites : or c'est dans ces limites que la solitude se révèle à nous comme une souffrance, bien qu'elle puisse multiplier notre force et notre lumière en nous rapprochant sans cesse de la source d'où elles jaillissent. Mais si nous avons des limites et si nous pouvons pourtant les franchir en rencontrant d'autres consciences qui peuvent tantôt contraindre la nôtre et tantôt l'épanouir, c'est que la diversité des êtres créés capables de se créer eux-mêmes, de se rechercher ou de se fuir, de se prêter assistance ou de se combattre est un tout solidaire où chacun forme sa propre vocation spirituelle en contribuant à la formation des autres.

On comprend alors pourquoi, de tous les problèmes que la réflexion se pose et que la vie nous impose, il n'en est pas de plus constant, de plus profond, de plus dramatique que celui de la solitude où chaque être se trouve enfermé et de la communion avec autrui qui reste toujours pour lui un objet de suprême espoir et de suprême pudeur. Le monde devient pour nous ténébreux et l'angoisse nous saisit dès que nous nous appliquons à nous-même la vérité de l'antique adage que tout homme est condamné à vivre et à mourir seul. Et pourtant il n'y a point d'homme qui n'ait connu certaines rencontres dans lesquelles un autre homme se révélait comme tout proche de lui, déjà associé à lui dans le sentiment d'une destinée qui leur était commune, d'une présence mutuelle impossible à abolir et qui leur ouvrait à tous deux l'accès d'un monde spirituel et lumineux dont la solitude les séparait, mais qui maintenant n'a plus d'arrière-fond, qui ne renferme que des intentions et des significations, où l'on ne trouve que des actes de pensée et de volonté qui, cherchant respectivement à s'accomplir et à se soutenir, ne laissent jamais aucun être sans initiative ni sans secours.

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