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La même douleur qui risque de produire et d'aggraver sans cesse notre isolement et de nous séparer toujours davantage des autres hommes doit pouvoir devenir évidemment, dès que notre liberté s'en empare, et puisque les contraires sont toujours solidaires, un facteur de communion qui les lie. Et même la communion sera d'autant plus étroite que la séparation risquait d'être plus radicale. Car si la séparation est vaincue, la communion doit se produire dans la partie la plus intime de nous-même, où précisément la douleur nous obligeait à nous replier. La douleur, en tant qu'elle intéresse la partie passive de notre être, est toujours liée à quelque action exercée sur nous par les choses ou par les hommes. Par conséquent, celui qui souffre sent toujours sa liaison avec ce qui le fait souffrir. Dans la mesure où nous rompons les liens qui nous rattachent à tout ce qui nous entoure, comme on le voit dans l'indifférence, nous diminuons aussi notre capacité de souffrir. Mais que la douleur nous affecte, nous témoignons de notre union plus encore que de notre séparation avec ce qui nous affecte. Et ces deux effets ne sont pas contradictoires, sinon en apparence ; c'est au moment où l'être se sépare volontairement de ce qui le fait souffrir qu'il donne à la douleur un caractère proprement égoïste : mais dès que ce détachement peut se produire, les liens spirituels sont déjà rompus, et la douleur a perdu de son acuité. Cependant, c'est par les êtres que nous aimons le plus que nous éprouvons le plus de douleur, comme c'est par eux que nous éprouvons le plus de joie.

Il y a une infinité de manières pour les différents êtres de souffrir les uns par les autres. Et cette souffrance est d'autant plus grande qu'ils se rapprochent davantage. Elle a son fondement dans la pluralité même des individus, qui non seulement laisse subsister entre eux une distance impossible à abolir, nécessaire pour qu'ils communiquent, mais encore dans leur diversité qui est telle que c'est ce qu'il y a en eux de plus original qui forme aussi l'obstacle contre lequel leur effort de communication arrive toujours à buter. C'est ce que nous voudrions pénétrer qui est impénétrable. C'est ce que nous voudrions donner qui ne peut être reçu. Nous souffrons donc par ce qui nous sépare proportionnellement au désir d'union qui est en nous. Nous souffrons par ce qui nous unit proportionnellement à la force même de cette union, comme le montre la sympathie qui rend les souffrances communes. Nous souffrons de tous ces signes d'imperfection ou d'insuffisance, de toutes ces marques d'échec qui témoignent, en nous, de notre indignité d'être aimés, dans un autre, de l'impuissance de notre amour.

La communion entre les êtres n'est possible qu'à condition qu'ils se sentent d'abord séparés. Et même elle ne commence qu'à partir du moment où ils sont assurés tous deux d'être enfermés l'un et l'autre dans l'intimité de leur propre solitude. Jusque-là, aucune communication entre eux ne saurait être valable. Ils ne peuvent agir vraiment l'un sur l'autre que dans la partie la plus inviolable d'eux-mêmes, où tout ce que l'on offre, tout ce que l'on accepte semble rompre également la pudeur. L'individualité des différents êtres est d'abord un effet de la matière et l'on sait que, pour les plus délicats, être touché, c'est déjà se sentir blessé. Que faudra-t-il dire du contact qui peut se produire entre deux volontés ? Nous ne pouvons pas penser à notre solitude où un autre va pénétrer, à la solitude d'un autre qui pour nous va s'ouvrir, sans éprouver une sorte de tremblement, une immense espérance accompagnée d'une douloureuse anxiété. Dans les formes les plus hautes de la communion entre deux êtres humains, où règnent une confiance et une joie presque continues, il faut que cette anxiété demeure, qui est encore la marque du caractère sacré de la solitude et du miracle qui la dépasse. Ce qui suffit à montrer comment, au sommet de la conscience, tous les états qui jusque-là s'opposaient et formaient la condition de son ascension se trouvent comme fondus : la séparation ne fait plus qu'un avec la communion et la souffrance ne fait plus qu'un avec la joie.

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