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C'est une vue très superficielle de notre conscience qui peut nous faire penser que la douleur constitue seulement un état isolé qui se produirait de temps en temps, et qui serait tel que l'on pourrait l'éliminer en gardant tous les autres, sans subir pour cela aucune perte. Tous nos états intérieurs sont solidaires les uns des autres : on ne peut pas opérer entre eux un triage sans compromettre l'unité entière de notre être. Ce que nous valons, nous le valons par les souffrances que nous avons supportées aussi bien que par les joies qui nous ont été données.

Bien plus, ces joies et ces douleur dépendent les unes des autres plus étroitement qu'on ne croit. La capacité d'éprouver de la douleur et celle d'éprouver du plaisir n'en font qu'une : ce sont les deux aspects inséparables de la sensibilité. On ne devient pas insensible à la douleur sans devenir insensible au plaisir, comme le montre l'usage des anesthésiques. Notre aptitude à souffrir est le signe même de notre délicatesse. « C'est une chose tendre que l'homme. » Un rien suffit à le blesser : et c'est cette blessure toujours imminente qui donne à tous les contacts qu'il a avec les choses ou avec les êtres une signification si subtile. Dans toutes les démarches de notre conscience, partout où l'intelligence et la volonté agissent, c'est cette douleur toute proche qui les rend si attentives, qui leur donne à la fois le tact et la pénétration. Ainsi, on voit comment tous les points sensibles que la douleur nous révèle, toute cette douleur éprouvée ou possible à la pointe même de notre conscience, au lieu d'appartenir à une partie ténébreuse et maudite de nous-même que nous songerions seulement à retrancher, contribuent à nous donner plus de lumière, à aiguiser notre activité en lui découvrant les valeurs les plus fines. Mais on n'oubliera jamais qu'aucun de ces effets, la douleur ne peut les produire par elle-même : elle est pour beaucoup une perpétuelle défaite, et pour quelques-uns seulement l'occasion de victoires toujours nouvelles.

Il n'est pas nécessaire, pour se prononcer sur la valeur de la douleur, de mettre en question la cause même qui la produit. C'est seulement de l'usage que nous en faisons, et non pas de la grandeur de l'événement qui la suscite, que dépend sa signification spirituelle. La douleur la plus chétive dont l'origine nous échappe possède déjà une sorte de profondeur métaphysique. Il n'y a rien qui compte ici, sinon l'attitude de celui qui souffre. La douleur physique tout d'abord nous révèle la présence de notre corps et donne au sentiment que nous en prenons une extrême délicatesse. Et ce corps nous devient présent non plus comme un objet, ni comme un obstacle, mais dans la vie même qui l'anime, qui est inséparable de la conscience que nous avons de nous-même. Cette conscience de la vie en nous nous accompagne toujours, mais elle reste souvent obscure. La douleur la ravive. C'est la vie elle-même qu'elle nous découvre à travers la suite de ses oscillations, à travers son flux et son reflux, ses élans et ses chutes, dans l'attachement violent que nous avons pour elle, et dans ce renoncement qu'elle nous demande déjà de faire et qu'elle exigera de nous un jour.

Que dire de la souffrance morale qui nous apporte toujours une véritable révélation ? Elle nous découvre à nous-même tout ce que nous aimons. Elle met en lumière toutes les puissances mystérieuses, tous les attachements obscurs qui résident dans les parties les plus cachées de notre être. Par là, au lieu de resserrer nos limites, elle les élargit sans cesse. Mais son rôle est moins encore de nous étendre que nous approfondir. Elle nous fournit une connaissance qui est bien éloignée de celle qui porte sur l'objet, qui nous demeure toujours jusqu'à un certain point extérieure. Le pur savoir réside toujours à la surface de la conscience, au lieu que la douleur descend en nous jusqu'à l'essence qui ne fait qu'un avec la valeur. Elle dissipe tous ces états auxquels notre âme était livrée jusque-là et qui sont de l'ordre de la frivolité ou du divertissement pur. La douleur est toujours grave et c'est elle qui donne à la vie sa gravité. Nous n'entendons pas dire que la douleur soit par elle-même un bien. Elle est au contraire un bien que l'on nous arrache : mais c'est la conscience même de cet arrachement qui creuse notre être intérieur, qui, en le dépouillant de ce qu'il a, le replie sur ce qu'il est, et en lui découvrant le sens de ce qu'il a perdu lui donne infiniment davantage. La douleur entre à vif dans notre conscience : elle la laboure jusqu'à la racine. Elle nous permet de mesurer le degré de sérieux que nous sommes capables de donner à la vie. Certains êtres ont pu être changés par l'expérience qu'ils ont faite de la douleur, même s'ils n'en ont plus gardé le souvenir.

La douleur, par conséquent, peut nous affiner ou nous approfondir, mais à la condition, comme on le voit, qu'au lieu de la considérer comme une étrangère que nous cherchons à refouler ou à laquelle nous nous laissons asservir, nous consentions en quelque sorte à l'assumer pour l'incorporer à nous-même et en faire le moyen de notre propre développement. La douleur est toujours liée à l'idée d'un manque ou d'une insuffisance. Elle est la conscience que nous prenons de toutes les formes de notre misère : aussi la plus grande louange que l'on puisse en faire, c'est de dire que la pire misère serait pour nous de ne pas la sentir. Mais s'il s'agit moins pour nous de nous délivrer de la douleur que de réparer l'insuffisance dont elle est le signe, alors elle devient la condition de notre progrès intérieur. Car la conscience ne possède rien d'une manière stable ; elle n'est que transition et passage. Elle ne peut jamais se contenter de rien. Mais tout ce qu'elle a, il faut qu'elle se le donne.

La pire illusion dans laquelle on peut tomber, quand on considère la douleur comme un mal qu'il s'agit seulement d'abolir, c'est de penser qu'une seule chose importe, c'est de revenir à un état dans lequel on ne souffre pas, c'est-à-dire à l'état même dans lequel on était quand la douleur a commencé. Mais comment pourrait-il en être ainsi ? La conscience ne peut pas prendre comme objet du désir un état par lequel elle a déjà passé une fois : elle ne peut pas s'orienter tout entière vers un objet négatif, comme la non-douleur. Ce serait témoigner que dans ce domaine on préfère le néant à l'être. La douleur n'a pour nous un sens que si elle nous oblige, par l'impossibilité où nous sommes de la tolérer, de nous porter vers un état qui la dépasse, mais qui marque pour nous un progrès et non point un retour en arrière et qui n'aurait point pour nous tant de force ni de richesse si nous ne l'avions pas traversée.

On peut dire par conséquent que la possibilité de souffrir mesure en un certain sens la puissance d'ascension dont chaque être est capable. A la limite inférieure, certains êtres ne connaissent que la souffrance corporelle : ils ne désirent rien de plus que de l'éviter, ils ne font rien de plus que de la subir. Elle a comme bornes les seuils de la sensation et la résistance même de la vie. A l'autre extrémité, il y a des êtres qui sont disposés à penser qu'il n'y a que les douleurs morales qui comptent véritablement. Or, l'on peut dire que la possibilité de souffrir moralement est sans mesure : elle croît avec la conscience elle-même. Il n'y a pas une seule région de notre vie intérieure où la souffrance ne puisse un jour pénétrer. Toute acquisition nouvelle est l'occasion d'une nouvelle blessure. C'est dans l'intervalle entre ce que nous avons et ce que nous désirons que réside ici l'aptitude à souffrir, qui n'est que l'envers de notre puissance ascensionnelle.

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