Aller au contenu

On reconnaîtra volontiers que, quand la douleur est là, la conscience est toujours en péril, que les attitudes négatives que nous venons de décrire risquent toujours de se produire, et même qu'elles sont toujours présentes en nous sous une forme plus ou moins enveloppée ; il nous appartient de lutter contre elles et de les convertir.

Si la douleur peut toujours produire en nous l'abattement, la révolte, la séparation ou la complaisance, c'est parce que nous la prenons comme une réalité toute faite et que nous ne pouvons qu'expulser ou subir. Seulement la douleur a une relation beaucoup plus étroite qu'on ne croit avec l'activité même de notre esprit ; il faut que celle-ci apprenne non pas seulement à la porter, mais encore à la pénétrer et à la faire sienne. D'abord, la douleur n'est pas seulement une simple privation d'être, ou diminution d'être. Il y a en elle un élément positif qui s'incorpore à notre vie et qui la change. Chacun de nous ne songe sans doute qu'à rejeter la douleur au moment où elle l'assaille ; mais quand il fait un retour sur sa vie passée, alors il s'aperçoit que ce sont les douleurs qu'il a éprouvées qui ont exercé sur lui l'action la plus grande ; elles l'ont marqué : elles ont donné à sa vie son sérieux et sa profondeur ; c'est d'elles aussi qu'il a tiré sur le monde où il est appelé à vivre et sur la signification de sa destinée les enseignements les plus essentiels. Essayons de satisfaire le vœu, sans doute le plus ardent, de chaque conscience, qui est de ne pas souffrir : nul n'oserait dire qu'il ne perdrait pas au delà de ce qu'il pense gagner.

Dans le problème des rapports entre la douleur et le mal, ce qui importe pour nous, c'est moins de chercher ce que la douleur vaut par elle-même que ce qu'elle est capable de nous donner quand la volonté s'y applique comme il faut. Nous convenons très volontiers qu'il y a dans la douleur une déchirure, une division de soi avec soi, un conflit et même une rupture de l'être intérieur. L'unité de notre conscience est abolie, puisque nous trouvons en nous à la fois un être qui souffre et un être qui ne veut pas souffrir. Mais c'est cela même qui nous invite à nous demander si elle est réellement, comme on le pense, « une privation d'être ». Or cela, semble-t-il, est vrai et faux à la fois : vrai, puisqu'il n'y a de douleur que là où il y a une lésion ; une blessure qui nous affecte, et faux, puisqu'elle donne à la conscience une extraordinaire exaltation, qu'elle offre, par rapport aux états de paix et de tranquillité qui l'ont précédée, un relief psychologique saisissant ; ce qui fait que les hommes lui attribuent dans leur vie personnelle une importance privilégiée, comme si c'était elle qui constituait à proprement parler la partie la plus personnelle d'eux-mêmes. C'est une chose admirable que ce soit par la contrainte de la douleur, que nous refusons toujours, que notre vie puisse recevoir, grâce à la manière même dont notre volonté en dispose, ses développements les plus beaux.

Quand on nous demande quelle est la signification que la douleur peut avoir pour nous, c'est-à-dire celle que notre volonté est capable de lui donner, alors nous remarquons qu'elle peut être pour nous tour à tour un avertissement, une condition de notre affinement et de notre approfondissement, un moyen de communion avec les autres consciences, et enfin un instrument de purification intérieure.

Supprimer le surlignage