Cette complaisance dans la souffrance paraît en effet une sorte de paradoxe. C'est elle qui est le véritable contraire de la révolte, beaucoup plus que l'abattement auquel nous l'avions opposée d'abord. Ici on ne cherche plus à rejeter la douleur hors de soi, mais au contraire à la maintenir et à la nourrir au fond de soi. C'est de cette douleur elle-même que l'on tire une sorte de volupté. On aime cette jouissance amère. Et pourtant la révolte est moins éloignée qu'on ne croit de cette complaisance, car toutes les attitudes négatives ont entre elles de la parenté. Ainsi, il arrive que notre révolte contre le monde se fortifie par le sentiment même de souffrir par lui et d'avoir raison contre lui. Nous voulons que l'injustice même que nous subissons nous paraisse toujours plus grande, comme pour mieux nous justifier.
Cette complaisance dans la souffrance est aussi une complaisance en nous-même : car, puisque la souffrance appartient à notre être le plus personnel, puisqu'elle est dans une certaine mesure la marque de la délicatesse de notre conscience, il semble qu'elle nous relève. Elle nous sépare, mais aussi elle nous distingue. Les souffrances que nous avons éprouvées, mais que les autres hommes n'ont pas connues, paraissent être sur nous comme une marque de la destinée. Il y a toujours en elles un caractère exceptionnel : nous voulons qu'elles paraissent inouïes. On s'explique donc qu'il puisse y avoir ainsi une sorte de culture de la souffrance. On comprend que certaines formes basses et populaires de la curiosité attirent le regard vers la souffrance dont le seul spectacle suffit à donner on ne sait quelle obscure satisfaction. Le plaisir n'a pas d'histoire ; mais la moindre souffrance suffit à capter notre attention et notre émotion. On peut même se demander si la plupart des hommes sont capables d'être ébranlés par un sentiment profond sans éprouver quelque souffrance. De telle sorte qu'il semble que notre sensibilité se mesure beaucoup moins par notre aptitude au plaisir que par notre capacité de souffrir. C'est là aussi ce qui explique pourquoi tant de genres littéraires, comme le drame tragique ou la poésie lyrique, ont la souffrance pour objet. C'est que la personne ne se livre elle-même, c'est qu'elle ne pénètre jusqu'à l'extrême profondeur d'elle-même, c'est qu'elle n'est assurée d'avoir découvert son point d'insertion dans le monde et la valeur suprême à laquelle elle est attachée que là où elle est obligée d'avouer qu'elle souffre. Le mal ici réside précisément dans cette suspicion sur l'univers à laquelle se mêle tant de tendresse pour nous-même et qui nous fait trop aimer notre douleur.