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Mais la douleur peut produire en nous une troisième attitude qui est négative elle encore : Nous avons vu, en effet, qu'elle nous donne un sentiment très vif de notre existence individuelle, qu'elle nous oblige à dire « je suis là », que l'homme cruel se plaît dans la souffrance qu'il inflige parce qu'il est certain d'atteindre par elle un autre être au cœur de lui-même, au point où il ne peut pas nier l'atteinte qu'il subit. Telle est aussi la raison pour laquelle l'intellectualisme aura toujours des adversaires qui diront de l'idée, à laquelle il prétend réduire tout le réel, qu'elle est toujours extérieure à nous ; et pour laquelle les pessimistes croiront pouvoir triompher, en alléguant que chacun de nous ne rencontre l'essence profonde et irrécusable de la réalité que dans ces moments privilégiés qui donnent à la vie tant de gravité et d'acuité, et où il n'est rien de plus qu'un homme qui souffre. C'est au moment où notre vie est la plus intense qu'elle ne peut plus être tolérée.

Or, cette douleur qui pénètre ainsi dans notre intimité la plus secrète et, si l'on peut dire, dans le moi de notre moi, nous enferme dans la solitude et tend à nous séparer du reste des hommes. Elle nous rend attentif exclusivement à nous-même et indifférent à tout ce qui nous entoure. Elle tend donc à produire entre les hommes une véritable séparation : on peut se demander si la sympathie ou la pitié réussiront jamais à la vaincre. Il arrive qu'elles l'accusent ; et le jour où elles parviennent à la franchir, alors nous avons l'impression qu'une sorte de miracle vient de se produire où la divinité elle-même semble présente. Non seulement l'homme qui souffre commence toujours par se retirer en lui-même et perdre pour ainsi dire le contact avec autrui, mais encore il lui semble toujours qu'il y a à la fois dans l'intensité et dans la qualité de la douleur qu'il éprouve certains caractères dont il est seul à avoir l'expérience : « Vous ne pouvez imaginer à quel point je souffre, ou la nature de ma souffrance. » On voit l'animal lui-même s'isoler pour souffrir. Et dans cette séparation, il y a une douleur nouvelle, qui est pourtant acceptée : c'est une fuite, à la fois instinctive et volontaire, qui ne va pas sans recherche de soi. « Laissez-moi, » dit l'homme qui souffre, dès qu'il se sent sollicité soit par quelque obligation, soit par l'amitié. Ici, comme on le voit, la douleur devient un mal, non point parce qu'elle nous replie sur nous-même où nous pouvons trouver le principe de notre approfondissement, mais parce qu'elle risque de faire de cette séparation elle-même un usage négatif, de la vouloir, de s'y attacher, et de l'aggraver indéfiniment. Nous rompons alors toutes nos relations avec le monde pour nous enfermer dans un égoïsme douloureux où la conscience participe encore à une attitude de révolte et incline déjà vers la complaisance pour ses propres états.

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