Dès que l'action cesse d'être spontanée, elle est déterminée par la connaissance. Et c'est dans le rapport entre la connaissance et l'action que réside l'origine du mal, comme l'a reconnu la tradition unanime de tous les peuples. Non point que la connaissance soit elle-même un mal, comme on l'a dit. Comment serait-elle un mal plutôt que la nature ? C'est elle qui nous fait accéder dans la vie de l'esprit ; c'est avec elle que naît la condition de notre liberté et par conséquent le principe indivis du bien et du mal à la fois. La connaissance sans doute ne peut pas se suffire, et elle est pour nous un danger dans la mesure où nous cherchons en elle une pure satisfaction de l'esprit. Il arrive qu'elle soit encore pour nous un divertissement plutôt qu'une nourriture. La pensée tend toujours à faire de chaque problème une sorte de jeu où elle exerce ses forces et qui réjouit notre amour-propre, soit par l'exercice, soit par le succès. Aussi la connaissance, selon l'auteur de l'Imitation, est-elle difficile à porter. Elle peut servir en nous l'égoïsme, la malice, le désir de dominer. Et, pour les mythes les plus anciens, il y a toujours dans la connaissance une sorte de venin. Le rapport entre le mal et la connaissance est sans doute singulièrement subtil. On ne peut pas se contenter de penser que la nature est toujours bonne, ni que la connaissance, en cherchant à surprendre ses secrets, nous donne seulement les moyens de mal faire. Car c'est la connaissance du bien et du mal, et non point la connaissance des choses, qui engendre le mal. Quand le bien est présent, il ne faut pas chercher à le connaître pour le posséder et en jouir : trop de lumière l'anéantit, comme on le voit dans l'aventure de Pandore ou dans celle de Psyché. Mais dans l'une comme dans l'autre, on trouve un secret très profond de la vie spirituelle ; c'est que le bien est invisible, qu'il ne peut pas être saisi comme un objet, et qu'il se découvre mystérieusement à celui qui le veut, mais non point à celui qui le regarde. Dans la volonté qui fait le bien, le moi s'éloigne de lui-même et s'oublie ; dès qu'il cherche à le connaître, c'est pour s'en emparer et le rendre sien ; il suffit qu'il commence à le penser pour cesser de le faire. En ce sens, on comprend donc que la connaissance du bien et du mal, ce soit déjà le mal, puisqu'elle change le bien en mal par le désir même qu'elle a d'en faire son bien.
C'est que le bien et le mal ne sont pas des choses qui peuvent être connues. Ils naissent de la réflexion, mais quand elle s'interroge sur son intention plutôt que sur sa fin. Que la fin ne puisse jamais être représentée, qu'elle ne puisse jamais être atteinte, c'est cela qui permettra d'isoler dans la volonté son mouvement le plus spirituel et le plus pur. La fin ne témoigne que de sa direction d'un moment : elle n'est qu'une image ou qu'un jalon qui nous dissimule son inflexion la plus profonde, plutôt qu'elle ne nous la découvre.
Il semble donc que la distinction du mal et du bien soit inséparable de l'avènement de la conscience. C'est cette distinction qui, dans l'usage populaire du mot, est l'objet propre de la conscience, et non point la lumière indifférente qui nous donne une représentation de nous-même et du monde, comme dans son usage philosophique ; mais peut-être pourrait-on montrer que le second sens dérive du premier et que nous n'avons besoin de nous connaître et de connaître le monde que pour y accomplir notre destinée spirituelle.
La distinction du bien et du mal fait hésiter notre pensée et notre conduite, elle fait apparaître dans notre conscience le désarroi et l'angoisse. Elle nous oblige, au lieu de nous laisser porter par la nature, à prendre en main la responsabilité de ce que nous allons faire, de ce que nous allons être : et déjà cet acte nous juge.