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Le propre de la réflexion, c'est de diviser notre activité spontanée, mais afin de créer notre intériorité à nous-même. Nous cessons de nous confier à toutes les forces qui jusque-là nous portaient. Le mal n'est pas encore introduit en nous, mais seulement cette émotion extraordinairement vive et toujours renaissante de découvrir au fond de nous non pas seulement une vie inconnue et secrète, mais une vie qui dépend de nous, une puissance d'agir dont nous disposons et par laquelle notre destinée va se former et la face du monde être modifiée. La réflexion mesure toujours le péril auquel elle nous expose. Elle nous sépare de la nature avec laquelle jusque-là tout notre être faisait corps. Elle m'oblige à assumer la responsabilité de moi-même ; elle donne à ma vie une incomparable acuité. Je n'existe que par elle comme foyer d'initiative, comme auteur de ce que je suis, c'est-à-dire comme conscience, comme liberté et comme personne.

En me séparant de la nature qui m'environne, je me suis séparé de la nature qui me constitue : il y a en moi un individu, un être d'instinct et de désir avec lequel je ne m'identifie plus, bien qu'il soit engagé dans chacune de mes actions : il en est à la fois la matière et l'instrument. Je m'oblige à assumer maintenant la responsabilité de moi-même et du monde : car l'activité de l'esprit ne se laisse pas diviser. Et puisqu'elle n'abolit pas la nature individuelle, mais au contraire la découvre en la dépassant, on comprend facilement qu'elle puisse opter entre deux partis différents : ou bien considérer le moi comme le centre du monde et tourner le monde à son usage, ou bien faire du moi le véhicule de l'esprit par lequel le monde tout entier doit être pénétré pour recevoir une signification et une valeur. Tel est le principe suprême dont dérive l'opposition du bien et du mal. Ce qui suffit à prouver que le mal est toujours présent : il ne pourrait disparaître que si l'esprit parvenait à abolir la nature. Mais, bien que la nature ne cesse de retenir l'esprit et de l'incliner vers elle, dès qu'il a commencé d'agir, l'esprit ne peut se passer de la nature ; il prend naissance en s'affranchissant d'elle peu à peu, il ne se développe que par cet obstacle qui est aussi pour lui un soutien, et c'est la nature même qu'il illumine et fait servir à sa gloire.

On comprend donc que dans le problème du mal on puisse prendre à l'égard de la nature trois attitudes différentes : la première, qui est optimiste et charmante, consiste à la louer toujours, soit dans le spectacle qu'elle nous donne et qui possède une admirable valeur artistique, soit dans les instincts qu'elle met en nous, et que la pensée ne fait jamais que corrompre. Seulement, c'est encore la réflexion qui juge de la beauté de ce spectacle, et puisqu'elle peut faire dévier nos instincts, c'est elle aussi qui juge de leur rectitude. La seconde attitude est inverse de la précédente : elle considère la nature avec pessimisme et la trouve toujours mauvaise. Il y a au fond de beaucoup de consciences un vieux dualisme manichéen. Mais le même esprit qui la condamne entreprend contre la nature une lutte dont il ne sort pas toujours vainqueur. Et même on peut penser que la nature, c'est le réel, tandis que l'esprit, c'est l'idéal et qu'il succombe toujours comme le droit quand la force entre en jeu. Mais il y a une troisième attitude qui consiste à prétendre qu'en elle-même la nature n'est ni bonne ni mauvaise. Seulement l'esprit, dès qu'il paraît, consacre les ressources de son invention à en disposer, mais pour trouver en elle tantôt un objet de complaisance et de jouissance et tantôt la force et l'efficacité dont il a besoin et qu'elle seule peut lui donner.

On peut dire que, dans tous les cas, celui qui considère la nature comme bonne ou comme mauvaise n'en juge ainsi que rétrospectivement. C'est seulement quand sa volonté est déjà entrée en jeu, quand elle a déjà opté entre le bien et le mal, qu'il peut dire que la nature est bonne ou qu'elle est mauvaise en se représentant comme volontaires toutes les actions qui dépendent de la nature et en distinguant celles qui portent le caractère de la bonté et de la générosité de celles qui sont des témoignages d'égoïsme ou de violence. Le propre de la réflexion, c'est d'obliger chaque être à devenir un problème pour lui-même, à s'interroger sur la valeur de sa vie. A ce problème, à cette interrogation, le bien seul apporte une réponse. Le mal, non seulement le laisse sans solution, mais encore le change en un scandale contre lequel toutes les puissances de la conscience ne cessent de s'insurger.

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