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La réflexion a en nous une triple origine. D'une part, elle peut apparaître comme on l'a montré souvent et comme l'étymologie du mot l'indique, lorsque notre spontanéité rencontre un obstacle qui l'oblige à se replier sur elle-même, à prendre conscience de la fin qu'elle cherche et à s'interroger sur sa possibilité et sur sa valeur : alors on voit se former en moi deux personnages dont l'un découvre l'autre avec une sorte d'étonnement, mais qui déjà s'en sépare et le juge. D'autre part, la réflexion est, semble-t-il, inséparable de la conscience que nous prenons du temps : je cesse d'être absorbé par ce qui m'est donné dès que je suis capable d'opposer au présent un passé et un avenir qui ne peuvent être que pensés et avec lesquels je commence à le comparer, puisque le passé est pour moi l'objet du regret et l'avenir l'objet du désir. Enfin, la réflexion naît surtout de la rencontre que je fais des autres êtres et qui, par leur ressemblance ou leur différence avec moi, m'obligent à réaliser l'image de ce que je suis : alors des problèmes insondables se lèvent en moi qui se multiplient à mesure que mes relations avec autrui deviennent plus étroites, et que les exigences de l'action m'obligent parfois à résoudre d'urgence.

On a bien tort de penser que la réflexion s'applique d'abord et principalement au monde des choses, comme pourrait le faire croire le prestige des méthodes scientifiques ; celles-ci m'apprennent seulement à reconnaître les rapports des objets entre eux afin de pouvoir m'en servir. Mais les questions les plus graves que je me pose portent sur ma conduite à l'égard d'une autre personne, dont la conscience m'est toujours jusqu'à un certain point imperméable, qui est douée d'une liberté inviolable que je ne puis songer à forcer ni à réduire, et avec laquelle je cherche toujours une sorte d'accord et de coopération. Dès que mon action commence à intéresser non plus les choses, mais les êtres qui m'environnent, elle devient bonne ou mauvaise. La réflexion, par conséquent, est naturellement orientée vers la recherche de la valeur morale. Si mon activité rencontre un obstacle qui la limite, ma réflexion peut bien s'éveiller pour le surmonter : elle ne s'engage d'une manière décisive que lorsqu'elle prend comme enjeu la destinée du moi et la société spirituelle qu'il forme avec tous les autres « moi ».

C'est donc pour la réflexion et à partir du moment où elle commence à s'exercer que la différence entre le bien et le mal prend une signification réelle. Je n'acquiers la libre disposition de moi-même que par la réflexion. Jusque-là, c'était la nature qui agissait en moi et par moi. Mais à partir du moment où la réflexion est née qui me fait l'auteur ou le père de mes propres actions, qui m'oblige à les justifier par des raisons que je me suis à moi-même données, la présence de la nature est ressentie par moi comme un esclavage, c'est-à-dire comme une sorte d'humiliation et de honte. De là cette tendance de la théologie traditionnelle à considérer la nature elle-même comme le mal. C'est qu'elle s'impose à nous malgré nous. Nous sommes obligés de la subir. Pourtant ce n'est pas la nature qui est mauvaise ; la nature est rendue mauvaise ou perverse par l'esprit qui s'y assujettit et entreprend de la servir. Des plaisirs les plus simples et les plus sains il fait un objet de complaisance, et les avilit en s'avilissant. Au contraire, dès qu'il éclaire la nature par le dedans et en fait un moyen de son propre progrès, il la transfigure et l'élève jusqu'à son propre niveau.

La vie de l'esprit et même la vie du moi ne commence donc qu'avec la réflexion. On peut regretter l'initiative innocente de l'enfant et sa grâce spontanée. On ne voudrait pas les acheter au prix de ses détresses et de ses déboires. Il y a dans un tel regret peu de sincérité et peu de courage : le paradis de l'enfance est une représentation élémentaire et déjà falsifiée. Ce regret est une sorte de vœu contradictoire. Car il s'agit moins pour nous de retourner vers cette simplicité instinctive et nébuleuse que de prendre possession en elle de toutes les ressources qu'une conscience adulte y peut découvrir. La réflexion est toujours là qui cherche une sorte de moindre effort et qui voudrait jouir en cessant d'agir. Mais c'est une ambition qui lui est interdite. Dès qu'elle entre en jeu, elle nous impose des devoirs auxquels elle ne peut pas renoncer. Elle produit en nous une scission, mais pour nous apporter une lumière dont nous étions jusque-là privés et elle ne nous donne la représentation du monde que parce qu'elle nous oblige à le transformer et à le rendre meilleur.

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