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Si le mal est un problème, nous devons chercher comment il naît à l'intérieur de la conscience. Cette naissance est tardive et est contemporaine de la réflexion. On peut concevoir une aube de la conscience où la réflexion ne se montrerait pas encore et où la distinction du bien et du mal serait encore inconnue. C'est l'état d'innocence que la Genèse a décrit, où l'unité de la conscience n'a point encore subi de déchirure, où sa simplicité n'est point encore ternie, où elle agit par une spontanéité naturelle et spirituelle à la fois. Mais c'est un état qui est en deçà du bien et du mal, plutôt qu'au delà ; et l'on considère souvent que le seul mal pour nous, c'est de l'avoir perdu, et que le bien véritable serait de le reconquérir.

Il ne faudrait pas pourtant s'exposer ici à quelque méprise. Regardons l'innocence de l'enfant : c'est une innocence négative, c'est celle de la nature. Il n'a point encore commencé à diriger sa vie ; c'est sa vie qui le dirige. L'enfant porte en lui toutes les puissances que nous exercerons un jour, il s'abandonne tour à tour à chacune d'elles ; et la seule unité qui est en lui, c'est l'absence d'un frein qu'il puisse opposer à ce désordre. Mais l'homme se penche sur le berceau de l'enfant pour chercher avec admiration et avec angoisse sur son visage toutes les forces spirituelles qu'il a lui-même laissé échapper, qu'il a gaspillées, flétries et corrompues. Seulement il fait déjà un choix parmi elles. Aucun de ceux qui nous prêchent « le retour à l'enfance » ne voudrait être pris au mot. Le portrait de l'enfant ne doit pas être celui d'un ange qui n'a pas encore pris contact avec la terre ; il faut y joindre quelques touches plus sévères ; car l'enfant est aussi très près de la terre et il n'a pas eu le temps de s'élever beaucoup au-dessus d'elle. Il y a en lui un être douloureux et misérable, incapable de se suffire, livré tout entier aux besoins et aux détresses de la vie organique, aux affres de la croissance, tout à la fois gémissant et colérique. Bien plus, on sait que le regard cruel de certains psychologues découvre déjà en lui un faisceau d'instincts épouvantables, le lieu d'origine et de perpétration de toutes les perversions, dont chacun essaie pendant toute sa vie de se délivrer et de se purifier, mais dont le souvenir ne cesse de le troubler et de le poursuivre.

Mais ce tableau à son tour demande à être amendé. Et tout d'abord, que l'enfant entre au monde comme un grumeau de limon, cela ne doit pas nous conduire à diminuer, dès le principe, la valeur même de notre vie. Car il faut qu'elle plonge ses racines dans les régions les plus obscures et les plus profondes de l'Être pour s'épanouir un jour dans les régions les plus claires et les plus lumineuses ; il est beau que l'élévation de son destin soit en rapport avec la bassesse de son origine et que l'étroite nécessité où elle est d'abord resserrée donne à sa liberté même plus de force et d'élan.

Cependant, cette nature où il est pour ainsi dire enseveli n'est par elle-même ni bonne ni mauvaise, bien qu'il y ait en elle les germes de tous les biens et de tous les maux qui se produiront dans le monde dès que notre liberté aura commencé à agir. L'adulte pourra retrouver en elle toutes les perversions dont il a l'idée, mais à partir du moment seulement où sa réflexion et sa volonté, après s'être libérées des sens, retournent vers eux pour s'y complaire et s'y asservir. La perversité de l'enfant est souvent la perversité de la pensée de l'adulte. Comme il a une sorte d'innocence organique avant que sa conscience soit née, il a aussi une sorte d'innocence spirituelle aussitôt que ses besoins sont satisfaits et que son corps lui laisse quelque loisir. Alors il découvre le monde dans un regard désintéressé, il commence à lui sourire. Il s'ouvre à lui, déjà prêt à donner et à recevoir, oubliant son corps et cherchant dans les choses les échos de cette réalité plus intime dont il éprouve en lui la présence mystérieuse. Mais toute innocence se rompt à partir du moment où le corps et l'esprit, cessant de poursuivre des carrières séparées, viennent à croiser leur chemin. Alors l'option doit se produire : et il s'agit de savoir si le corps finira par se montrer docile, ou si c'est l'esprit qui se laissera vaincre.

On fait parfois ce rêve qu'au terme de tous nos échecs et de toutes nos tribulations, la sagesse pourrait être une sorte d'innocence retrouvée. Mais l'innocence ne se retrouve pas. Quand elle est perdue, elle ne peut être que dépassée. Il y aurait quelque chose d'impossible et même d'affreux à en faire un objet du vouloir. L'expérience de la vie nous rend incapables de reconquérir ces états primitifs auxquels nous attribuons maintenant une inaccessible pureté : l'intérêt, le souvenir, la passion les ont pénétrés, enrichis, altérés. Nous ne revenons jamais en arrière : c'est avec tout ce que nous sommes devenus que nous devons maintenant progresser. Bien plus, tout homme qui entreprend de vivre veut avoir à la fois la conscience de soi, la responsabilité et la liberté ; autrement, il ne serait qu'un surgeon de la nature et, recevant l'être qu'il a, au lieu de se le donner, il serait une chose plutôt qu'un être. Nous ne voulons pas laisser jouer en nous une spontanéité dont nous cessons de disposer. Nous demandons à pouvoir faire le mal ; il n'y a pour nous de bien possible qu'à ce prix. Nous n'acceptons pas que la vie soit pour nous un don que nous n'aurions qu'à recevoir. Serait-ce pour nous une vie ? Pourrions-nous la dire nôtre ?

L'union du corps et de l'esprit apparaît comme une condition de notre liberté. C'est grâce à elle que nous pouvons devenir ce que nous sommes par un acte qui dépend de nous. C'est parce que nous sommes assujettis d'abord à la nature que la vie de l'esprit doit être pour une incessante libération. S'il n'y a pas de liberté toute faite, si la liberté ne peut être qu'obtenue et maintenue à travers beaucoup d'efforts, il est évident aussi qu'elle peut fléchir et rendre vrai le déterminisme. Cette défaillance est elle-même un mal ; mais le mal le plus radical et le plus secret est dans le choix de la liberté qui doit avoir la possibilité de trahir le bien, sans quoi le bien, en devenant nécessaire, s'anéantirait. Telle est la grandeur de la vie de l'esprit : elle n'est que si elle est nôtre. Elle trouve à côté d'elle une nature qui lui résiste et qui souvent la scandalise. Mais elle ne peut pas s'en passer ; elle lui emprunte les forces dont elle a besoin. Elle réside dans l'usage qu'elle en fait, dans cette obéissance et cette ratification qu'elle lui donne souvent, dans ce combat qu'elle soutient avec elle et dont elle sort tantôt vaincue, tantôt plus forte et plus purifiée. Elle n'a d'existence que par ce qu'elle ajoute à la nature et elle ne peut lui ajouter que par la réflexion.

Il faut donc étudier maintenant l'origine de la réflexion qui a parfois un aspect purement critique, négatif et même destructif, qui tarit l'élan de la spontanéité intérieure, me rend si souvent malheureux et impuissant, mais qui, dans son essence la plus pure, est un retour vers la source même de notre vie, remet notre activité en question pour nous permettre de la juger et d'en disposer : c'est sur elle que se fonde notre initiative personnelle, c'est en elle que les notions de bien et de mal commencent à se former.

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