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Le propre de l'esprit est d'introduire dans le monde la valeur. Aussi le mot mal n'a de sens que par rapport à notre destinée spirituelle ; et cette destinée n'est rien si elle n'est pas notre ouvrage, si elle ne dépend pas des démarches successives de notre liberté. Quant à cette liberté elle-même, on ne comprendrait pas comment elle pourrait s'exercer si les différentes fins proposées à son choix étaient juxtaposées les unes avec les autres sur un plan horizontal. Opter, c'est établir entre nos actions un ordre hiérarchique, c'est-à-dire un ordre vertical qui est tel que chacune d'elles puisse être définie comme une ascension ou comme une chute.

C'est donc que l'alternative entre le bien et le mal n'a de sens que pour notre liberté. Et même l'expérience de la liberté ne fait qu'un avec celle du bien et du mal. Car la liberté elle-même n'est rien si elle n'est pas le pouvoir d'opter : et d'autre part, nous n'opterions pas si tous les objets de la volonté étaient pour nous sur le même plan. Il faut donc qu'il y ait entre eux des différences de valeur pour rompre l'indifférence du vouloir. Mais ces différences elles-mêmes briseraient et disperseraient son unité si elles ne se réduisaient pas toutes à la différence du bien et du mal dont elles nous présentent une infinité de degrés, mais qui réside elle-même, au cœur de notre être le plus secret, dans cette oscillation insensible par laquelle nous déterminons notre destinée et nous sentons à chaque instant capables de tout gagner ou de tout perdre. Ainsi l'unité parfaite du Moi réside dans la possibilité qu'il a de choisir : mais il ne choisit qu'entre deux partis ; et son unité, c'est l'unité vivante de l'acte qui pose l'alternative et la résout. On voit donc que, par une sorte de paradoxe, notre liberté ne peut se décider qu'en distinguant dans le monde entre le bien et le mal ; mais pour qu'elle ne devienne pas aussitôt esclave, il faut qu'en reconnaissant la valeur du bien, elle puisse pourtant lui préférer le mal afin de revendiquer son indépendance en faisant du mal lui-même son propre bien, pourvu qu'elle l'ait choisi.

Car la vie ne possède pour nous une valeur que s'il y a place en elle pour un bien que nous puissions comprendre, vouloir et aimer. Le mal, par contre, c'est ce que nous ne pouvons ni comprendre ni aimer, même si nous l'avons voulu ; c'est ce qui nous condamne quand nous l'avons fait et ce qui serait la condamnation de l'être et de la vie s'il était leur essence même. Le bien et le mal soumettent le réel au jugement de l'esprit, car le réel ne peut se justifier que s'il est trouvé bon : dire qu'il est mauvais, c'est dire que le néant doit lui être préféré. Ils correspondent donc l'un et l'autre à un droit de juridiction que l'esprit s'arroge sur l'univers. Car il n'y a de bien et de mal que pour une volonté qui considère le réel par rapport à un choix qu'elle fait, et que le réel tantôt confirme et tantôt dément. Nous convenons donc que le principe du bien et du mal est en nous ; mais, soit parce que la volonté est toujours associée en nous à la nature, soit parce qu'elle trouve hors de nous des résistances qu'elle est incapable de vaincre, le bien et le mal dépassent son acte propre. Ce qui l'oblige à poser, en ce qui la concerne, le problème de la responsabilité et du mérite et, en ce qui concerne l'univers, le problème de sa raison d'être.

Le bien et le mal sont donc tous deux liés à l'essence de la volonté qui ne peut se déterminer si l'idée du bien ne l'ébranle ; et si elle le manque, faute de connaissance ou de courage, ou par une perversion de l'élan que le bien lui donne, c'est dans le mal qu'elle tombe. Car le bien n'est un bien pour elle que s'il peut lui échapper, soit parce qu'elle s'est abusée sur lui, soit parce qu'elle s'est détournée de lui en permettant encore à son ombre de la retenir.

Que notre liberté ne puisse s'exercer sans nous mettre en présence de deux termes opposés entre lesquels elle ne cesse d'opter, cela même peut nous faire souffrir, parce qu'il y a dans l'option une exigence qui nous condamne, si c'est le mal qui l'emporte. Ainsi nous aimons mieux chercher dans le monde un mal radical inséparable de son essence même que de considérer notre volonté qui, par son option, le fait être.

Mais le pessimisme est une excuse que nous nous donnons. Il est un manque de confiance et une abdication de notre être spirituel qui refuse d'agir et de donner à ce qui est devant lui le sens et la valeur qui ne dépendent que de lui seul. Reconnaître qu'il y a du mal dans le monde c'est permettre à notre activité spirituelle de s'en séparer, et d'acquérir ainsi son indépendance et son élan. Elle se crée sans cesse elle-même par opposition à tout ce qui lui est donné. Elle court donc le risque de toujours rester ensevelie, d'être méconnue ou vaincue, mais ce risque est sa vie même ; c'est de lui qu'elle tire sa nourriture, c'est lui qui lui donne son ardeur et sa pureté. Le propre de la vie de l'esprit, c'est d'être invisible ; c'est d'avoir toujours besoin d'être soutenue et régénérée et de pouvoir toujours être niée.

A chaque instant nous pouvons rendre le matérialisme vrai en fixant notre regard hors de nous sur les objets, en nous sur la nature instinctive. Celui qui cherche l'esprit à travers le monde comme une réalité actuelle a beau jeu pour montrer qu'il ne le trouve jamais. Le monde que nous avons sous les yeux est par lui-même dépourvu de spiritualité, mais précisément parce que l'esprit est une vie qui doit pénétrer le monde, lui donner un sens et le réformer. L'esprit n'est pas une chose que l'on montre, mais une activité que l'on exerce, en faveur de laquelle on opte et pour laquelle on parie. Il n'est que pour celui qui le veut et, en le voulant, le fait être. Il se dérobe devant celui qui le nie. Il témoigne encore de ce qu'il est en refusant qu'on le trouve où il n'est pas. Dira-t-on que le mal est présent partout où l'esprit n'est pas et où il devrait être ? Mais le jugement que nous portons sur lui est encore un témoin de l'esprit qui trouve en lui sa limite ou sa défaite. Que le mal soit connu comme mal, c'est toujours par un acte de l'esprit qui établit une dualité entre le monde et lui, et qui trouve dans le monde son contraire, mais qui doit avoir assez de courage et de confiance pour accepter le monde comme une épreuve, une tâche et un devoir, comme la condition à la fois de son essence séparée, de l'activité même par laquelle il ne cesse jamais de se créer, et des victoires qu'elle n'a jamais fini d'obtenir.

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