Il est bien remarquable que nous ne puissions jamais définir le mal d'une manière positive. Non seulement il entre dans un couple dont le bien est l'autre terme. Mais encore il est impossible de le nommer sans évoquer le bien dont il est précisément la privation.
Il y a plus. Il existe, semble-t-il, des formes très nombreuses du mal et l'on peut manquer le bien de beaucoup de manières auxquelles on donne pourtant le même nom. Selon le mot d'un ancien, le bien a un caractère fini, au lieu que le mal a un caractère infini. On reconnaît ici cette conception commune à tous les Grecs, c'est que le fini, c'est l'achevé et le parfait, ce à quoi précisément il ne manque rien, tandis que l'infini, c'est l'indéterminé, le désordre, le chaos, ce à quoi il manque tout ce qui pourrait lui donner un sens et une valeur, c'est-à-dire l'acte de pensée qui permettrait de l'organiser, de le circonscrire et d'en prendre possession. Laissons de côté cette opposition qui pourrait être contestée : du moins faut-il reconnaître que toutes les formes du bien convergent les unes avec les autres. Nous pouvons multiplier les vertus et même les opposer entre elles, insister sur la diversité des vocations morales : pourtant le propre de ces vertus, c'est de produire un accord entre les différentes puissances de la conscience, le propre de ces vocations c'est de produire un accord entre les différentes consciences, alors que le mal se définit toujours comme une séparation, la rupture d'une harmonie, soit dans le même être, soit entre tous les êtres. C'est que toute volonté mauvaise poursuit des fins isolées qui, sacrifiant le Tout à la partie, portent toujours atteinte à l'intégrité du Tout et menacent de l'anéantir. On comprend donc qu'il y ait des formes innombrables du mal, bien qu'elles possèdent toutes ce caractère commun de diviser et de détruire, ce que l'on peut observer à l'intérieur d'une même conscience où le mal produit un déchirement intérieur, où la perversité elle-même nous donne un plaisir amer, et dans les rapports des consciences entre elles qui ne cherchent qu'à se porter des coups et à se nuire. L'entente entre des criminels ne fait pas exception à cette loi, s'il est vrai qu'elle est toujours précaire, et qu'elle est tournée contre le reste de l'humanité. Dans la mesure où elle est une entente véritable, elle imite encore le bien et elle est l'ébauche d'une société morale. De telle sorte que, si la solidarité dans le bien ne cesse de rendre à la fois plus complexe et plus étroite l'unité de chaque être ou l'union des différents êtres, la solidarité dans le mal ne peut se poursuivre indéfiniment sans produire assez vite un désaccord, une dissonance, qui ne manque pas de nous opposer aussi bien à nous-même qu'à tout l'univers.