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Si nous n'avons de regard que pour la douleur qui remplit le monde et dont nous ne pouvons espérer qu'elle disparaîtra jamais, et si nous commençons à identifier cette douleur avec le mal, alors tout est perdu, la conscience est bloquée, et notre vie toujours exposée et menacée ne peut être qu'un objet de malédiction. La douleur prise en elle-même, indépendamment de l'usage que la liberté peut en faire et de tout bien auquel elle peut servir, est à la fois une absurdité et une cruauté. Mais le propre de la liberté, c'est de donner un sens à tout ce qu'elle touche, et qui peut devenir la condition de son exercice et le moyen de son ascension. Il faut donc partir de la liberté qui cherche le bien et qui, si elle trouve dans la douleur le moyen même de sa destinée morale, parviendra à lui restituer une signification spirituelle.

Il ne peut pas s'agir ici d'ailleurs de condamner tous ceux que la douleur accable et qui se laissent vaincre par elle. Pour beaucoup d'êtres, la douleur a un caractère destructif, elle mine leur énergie. Elle est donc la marque d'un suprême péril, elle risque toujours de nous asservir, bien qu'elle puisse être pour nous une épreuve qui nous libère. Elle nous donne une extraordinaire intimité avec nous-même ; elle produit un repliement sur soi, où l'être descend en lui jusqu'à la racine même de la vie, jusqu'au point où il semble qu'elle va lui être arrachée. Elle approfondit et creuse la conscience en la vidant tout à coup de tous les objets de préoccupation ou de divertissement qui jusque-là suffisaient à la remplir. Quelques êtres acquièrent une délicatesse, une gravité, une valeur intérieure et personnelle qui sont en rapport avec certaines douleurs qui leur ont été données, alors que ceux qui ne les ont pas connues gardent, en comparaison, une indifférence à la fois imperméable et superficielle. Les relations entre deux êtres ont d'autant plus d'acuité et de pénétration qu'ils ont souffert en commun et même l'un par l'autre, comme lorsque, malgré les heurts de la nature et du caractère, ils poursuivent, au-dessus de toutes les blessures et de tous les échecs de l'amour-propre, une communion purement spirituelle.

C'est peut-être par notre attitude en présence de la douleur que nous pouvons être jugés. Dans cette difficulté qu'elle nous oppose, dans cette angoisse qu'elle nous donne, dans ce brusque retour qu'elle nous oblige à faire sur notre moi individuel et séparé, elle nous ôte toute autre ressource, toute autre force que celle que nous pouvons trouver au cœur de nous-même. Aussi doit-on dire que, du sens que nous pouvons attribuer à la douleur, dépendra le sens même que le monde pourra recevoir pour nous. Car le monde n'a pas d'autre sens que celui que nous sommes capables de lui donner. S'il était un objet, un spectacle pur, il n'en aurait aucun. Il n'en a un que par ma volonté qui préfère l'être au néant, et qui, au prix de la douleur, au prix même de la vie, entend réaliser certaines fins qui donnent alors à la douleur, au moment où elle est non seulement subie, mais acceptée, à la vie, quand elle est non seulement perdue, mais sacrifiée, leur véritable signification spirituelle. Et si toute valeur dépend d'une activité qui la choisit et qui s'y consacre, on comprend très bien que la valeur puisse se retirer de la douleur et de la vie quand cette activité fait elle-même défaut. On comprend même qu'elles puissent être condamnées l'une et l'autre par l'usage même que j'en fais ; et il faut qu'elles puissent l'être, pour qu'elles puissent être sauvées par une volonté qui est l'arbitre du bien et du mal, qui peut convertir en mal tous les biens qui flattent notre nature et en bien tous les maux qui ne cessent de la poindre.

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