Nous acceptons en général que le mal ne soit pas dans la douleur, mais dans la volonté de la produire. Cependant nous exigeons alors qu'il y ait dans la même conscience une sorte de coïncidence entre le mal qu'elle veut et le mal qui l'affecte, que ce que nous subissons soit en accord avec ce que nous faisons, qu'il y ait toujours une harmonie entre la partie active et la partie passive de notre être. Mais il n'en est pas ainsi en général. Celui qui souffre le plus n'est pas celui qui est le plus coupable. Et même le mal, sous sa forme la plus grave, c'est précisément cette liaison si étroite qui s'établit entre deux êtres et qui est telle que, quand l'un fait le mal, c'est un autre qui l'éprouve. C'est là qu'est pour nous le principe même de l'injustice.
L'impossibilité où nous sommes d'établir une correspondance régulière entre le mal sensible, qui est la douleur, et le mal moral, qui est le péché, crée dans la conscience humaine un trouble extrêmement profond. Si cette correspondance existait toujours, le mal cesserait de nous surprendre. Il serait une sorte de désordre compensé. Mais les exemples que nous avons sous les yeux nous montrent au contraire une étrange disparité entre le bonheur et la vertu. Disparité qui, si elle était absolue et définitive, apparaîtrait à la plupart des hommes comme l'essence même du mal, mais que l'on a toujours essayé d'expliquer de deux manières et toujours en regardant soit en arrière, soit en avant : en arrière, pour montrer comment toute souffrance est l'effet d'une faute inconnue ou lointaine dont l'effet persiste encore dans la volonté qui a besoin d'être purifiée ; en avant, pour montrer qu'il y a dans cette souffrance une épreuve qui, si elle est surmontée, produira à la fin une convergence entre la sensibilité et le vouloir. On peut dire que le propre de la foi, c'est d'unir ces deux explications et de se porter de l'une à l'autre en ne séparant jamais la chute de la rédemption.
Cependant, nul n'acceptera qu'à l'intérieur même de cette vie il y ait un conflit irrémissible entre le bonheur et le bien, ni que la douleur et le mal restent toujours séparés. On ne mettra pas sur le compte du hasard, par une sorte d'abdication du jugement, les relations si diverses qui peuvent s'établir entre les décisions de la volonté et les affections qui les accompagnent. En réalité, ces relations sont toujours fort complexes. Les Grecs pensaient que le sage est toujours heureux, et même qu'il est seul à l'être ; non pas qu'il ignore la douleur, mais il est seul capable de l'accepter, de la comprendre et de la pénétrer. Et l'on ne réfléchit pas sans trembler à la double acception que l'on peut donner en français au mot « misérable » qui désigne aussi bien le dernier degré de la douleur que le dernier degré de l'abjection : il arrive qu'ils coïncident. A quoi peuvent s'ajouter deux observations : la première, que, si heureux que puisse être l'homme qui a fait le mal, il ne se sépare pourtant jamais de son passé ; or, beaucoup de nos contemporains considèrent en effet ce passé comme étant pour presque tous les hommes un fardeau presque impossible à porter, à savoir le fardeau même de leur remords, comme l'avait bien vu Baudelaire ; la seconde, c'est que l'homme de bien, par une sorte de renversement de la règle qu'il faut que nous traitions les autres hommes comme nous-même, n'est homme de bien que parce qu'il poursuit le bien d'autrui et non pas le sien propre et c'est le bien d'autrui auquel il a contribué qui est pour lui le véritable bonheur, ce qui nous empêche, au milieu des pires tribulations, de rompre toute relation entre le bien et le bonheur, du moins en tant que ce bonheur est un effet du bien même que nous avons accompli.
Lorsqu'on voit le méchant heureux et l'homme de bien malheureux, à supposer qu'il puisse en être ainsi, il semble que l'on se trouve en présence d'un désordre qui pourrait bien être pour la conscience le mal véritable. Cette non-coïncidence du bonheur et du bien, du mal et de la souffrance est un scandale contre lequel s'insurgent la volonté et la raison. Car nous n'acceptons pas que l'unité de notre vie puisse être rompue, que les états que notre sensibilité éprouve ne soient pas l'écho fidèle des actes que notre volonté a accomplis, qu'une bonne action engendre en nous de l'affliction, une mauvaise de la joie. Contre de telles suites, c'est notre logique qui s'irrite autant que notre vertu. Le bonheur, même apparent, du méchant, le malheur, même accepté, de l'homme de bien sont des atteintes portées à la fois à l'intelligibilité et à la justice : nous ne pouvons pas comprendre que la conscience puisse sentir un accroissement, un épanouissement, là où elle poursuit un effet négatif et destructif, ni qu'elle se sente limitée et contrainte là où son action est elle-même bienfaisante et généreuse. Nous consentons à admettre sans doute que le bien le plus haut ne puisse être obtenu parfois que par une douleur que nous devons subir sur un autre plan de notre conscience ; encore voulons-nous non seulement que cette douleur soit consentie, mais que nous éprouvions de la joie à la subir.