On ne peut manquer de reconnaître qu'il y a une intuition immédiate et primitive de la conscience qui identifie le mal avec la douleur ; à mesure que la conscience acquiert plus de délicatesse, la douleur et le mal se dissocient, bien que le lien qui les unit ne se rompe pourtant jamais.
C'est que la douleur s'impose à nous malgré nous, ce qui montre déjà qu'elle est la marque de notre passivité et de notre limitation, une borne à l'expansion de notre être : de plus, la conscience la repousse de toutes ses forces, comme le mal présent et indubitable, avant même que la faculté de juger ait commencé à s'exercer. Même si la douleur n'épuise pas la totalité du mal, même si elle n'est pas elle-même un mal, elle est liée directement ou indirectement à toutes les formes du mal, même les plus subtiles et les plus savantes. Le pessimiste qui maudit la vie la voit tout entière livrée à la souffrance, soit qu'il arrête son regard sur le monde animal où les êtres se dévorent, ou sur notre civilisation qui, à mesure qu'elle s'affine, accroît nos moyens de souffrir.
Non seulement la douleur est toujours liée à une protestation, à une révolte de la conscience qui cherche à la chasser, mais encore elle fait corps avec cette protestation et avec cette révolte. Et sans doute on pourrait montrer que la douleur n'est pas un mal par elle-même, qu'elle n'est pas un mal absolu et radical, et même qu'elle peut être la condition d'un plus grand bien. Du moins on est obligé de reconnaître qu'elle est toujours un élément intégrant du mal et que, si la douleur disparaissait tout à coup du monde, il serait difficile de définir ce que l'on pourrait entendre encore par le mal et de dire en quoi pourrait consister une volonté mauvaise. Ainsi la douleur nous paraît être la marque et le témoignage de la présence du mal. Avoir mal, c'est souffrir. Le propre du méchant, c'est de produire volontairement la douleur. Un homme qui est bon, c'est pour nous un homme qui souffre de la douleur d'autrui et qui cherche de toutes ses forces à la soulager. Être pessimiste enfin, c'est regarder la douleur comme inséparable de la conscience, de la possibilité même de son exercice.
Mais on ne peut pas se contenter de confondre le mal avec la douleur. Car l'existence de la douleur ne présente pas pour l'intelligence de difficultés insurmontables. Elle est la rançon de notre limitation. Elle rompt cette harmonie avec nous-même et avec l'univers qui assurait jusque-là notre paix intérieure. Elle brise cet élan, cette expansion naturelle et confiante qui renouvelaient sans cesse nos plaisirs et nos joies. Elle accuse un échec, un déchirement de l'unité de notre être. On comprend très facilement qu'un être limité, pris dans un univers qui le dépasse, où se croisent tant de forces qui n'ont point d'égard à lui, soit exposé à subir toujours quelque froissement ou quelque blessure. Et l'on a pensé parfois qu'il avait dans la douleur une sorte de rationalité, s'il est vrai qu'elle nous avertit d'un danger contre lequel nous pouvons encore nous défendre.
Ce n'est donc pas la douleur en elle-même que nous considérons comme un mal. Nous pouvons gémir sur la destinée des créatures vouées à la souffrance dans un monde aveugle et indifférent. Cette souffrance pourrait être l'épreuve de leur volonté, la mesure de sa force, de sa pureté et de sa bienfaisance. Ce monde dur, austère et souffrant, ne serait pas un monde mauvais. Ce n'est pas sans injustice que nous le condamnerions. Mais si le mal réside uniquement dans la volonté, alors le monde n'est mauvais que s'il est le produit d'une volonté mauvaise, si la douleur qui y règne est une douleur voulue, la fin même vers laquelle elle tend et non point le moyen dont elle a besoin pour produire ses œuvres les plus belles. Il n'y a peut être pas de mal dans le monde qui soit sans rapport avec la douleur ; mais le mal ne réside point en elle, il est dans l'attitude de la volonté à son égard qui peut, tantôt se laisser accabler par la douleur subie, ou la faire subir à d'autres, et tantôt l'accepter, la soulager, la pénétrer et la dépasser : mais alors elle la convertit en bien.