On ne peut penser ni le bien ni le mal isolément. Ils n'existent que l'un par rapport à l'autre et comme deux contraires dont chacun appelle l'autre et l'exclut. Nul ne peut se représenter le mal sans imaginer le bien auquel il nous rend infidèle ; et le bien, à son tour, ne peut nous apparaître comme bien que par l'idée d'un mal possible qui risque de nous séduire et de nous faire succomber.
Il est impossible d'imaginer un monde où ne régnerait que le bien et d'où le mal serait banni. Car, pour une conscience qui n'aurait pas l'expérience du mal, il n'aurait rien non plus qui méritât le nom de bien. Dans une parfaite égalité de valeur entre toutes les formes de l'être, toute valeur disparaîtrait, comme l'ombre nous permet de percevoir la lumière et lui donne son prix. L'amour même que j'ai pour le bien n'est possible que par la présence du mal dont je cherche à m'affranchir et qui ne cesse de me menacer. Le bien ne donne un sens au monde que par le scandale même du mal qui me fait désirer le bien, m'oblige à me le représenter et impose à ma volonté le devoir d'agir pour le réaliser.
C'est l'alternative du mal et du bien qui est la source même de notre vie spirituelle. Si haute que soit celle-ci, il subsiste toujours en elle quelque Mal qui l'oblige à se dépasser ; il est toujours pour elle le péril dans lequel elle risque de tomber. Nous prions le Seigneur qu'il nous délivre du mal ; et nous espérons toujours que notre intelligence pourrait devenir si pure et notre volonté si parfaite, que nous cesserions tout à la fois de connaître le mal et de le faire. Mais qui pensera que le bien puisse jamais exister en vertu d'une inéluctable nécessité ? Peut-on comprendre qu'il devienne un jour une loi de la nature, une chose qui nous soit donnée ? Avec la possibilité du mal, c'est le bien qu'on anéantit. On aboutit donc à un extraordinaire paradoxe, c'est que le bien, qui donne à tout ce qui est sa valeur, sa signification et sa beauté, appelle le mal comme la condition de son être même. Et pourtant le mal, qui en est la négation, ne peut se justifier à son tour que par une démarche qui le nie ; ainsi il faut qu'il soit, mais il ne peut être que pour être supprimé.
La vie affective accuse immédiatement la même loi de l'esprit, le même rythme de la conscience entre un état que nous aimons et un état contraire qui le soutient, bien que, de toutes nos forces, nous cherchions à l'abolir. Tous les hommes aiment le plaisir et détestent la douleur, même le saint, même l'ascète ; la douleur qu'ils supportent ou qu'ils demandent n'est jamais qu'un élément ou un moyen d'une joie plus parfaite ou plus pure. Il n'y a point d'être qui ne fasse le rêve d'éliminer toute la douleur qui règne dans le monde, afin que le plaisir seul vienne le remplir. Mais c'est un rêve contradictoire ; qui s'ôte à lui-même la faculté de souffrir, s'ôte aussi celle de jouir. Non point que le plaisir soit seulement, comme le pensent certains philosophes, une douleur qui cesse ; mais ces deux états sont inséparables comme les deux extrémités d'un balancier ; chaque demi-oscillation porte l'autre avec elle et l'appelle. Vouloir disjoindre les deux termes pour n'en garder qu'un, c'est les abolir tous les deux. Qui désire un plaisir continu ne trouve que l'indifférence. Et les sensibilités les plus vives et les plus profondes sont aussi celles qui éprouvent conjointement les plaisirs et les douleurs les plus intenses et les plus riches.
L'intelligence à son tour cherche la connaissance, c'est-à-dire la vérité. Mais cette vérité n'est rien pour nous que par l'erreur dont elle nous délivre. Il faut que la vérité soit une erreur rectifiée, qu'elle ne soit jamais elle-même une possession stable et assurée. Elle est suspendue à un acte qui dépend de nous, que nous pouvons ne pas faire ou mal faire : alors nous nous trompons, et c'est la possibilité de se tromper qui non seulement donne à la vérité son prix, mais qui fait son existence même. Point de vérité pour qui n'aurait jamais eu l'expérience de l'erreur. Comme la volonté dans le mal, la sensibilité dans la douleur, l'intelligence trouve dans l'erreur un terme négatif qu'elle cherche à abolir, mais dont elle ne peut se passer pourtant, puisque sans lui le terme positif vers lequel elle tend ne pourrait ni être conçu, ni être obtenu.