On peut se demander s'il est utile à l'esprit de fixer son regard sur le mal, soit pour le définir, soit pour l'expliquer, soit pour l'éviter. Car on lui donne, en le considérant de trop près, une espèce de réalité ; il fascine alors la conscience qui, par la peur même qu'elle en a, se sent attirée par lui. N'est-ce pas au contraire la pensée et la volonté du bien qui seules doivent donner à notre âme la lumière et la force et, en occupant toute la capacité de notre conscience, ôter au mal la possibilité même de naître ? C'est seulement quand l'activité généreuse commence à défaillir, qu'une place vide se creuse dans la conscience où le mal s'insinue. Et la morale la plus virile ne connaît que des préceptes positifs : elle commande ce qu'il faut faire, elle n'a plus besoin de rien nous défendre.
Cependant, nous ne pouvons pas espérer qu'il nous suffise de nous tourner toujours vers le bien pour que le mal disparaisse de notre expérience. Nous le rencontrons partout en nous et hors de nous. Il ne se limite pas à la faute qui dépend de nous seul. La douleur est un mal ressenti, que nous sommes obligés de subir. Quelle que soit la pureté de notre volonté, il y a en nous des tendances mauvaises qui traversent tout à coup notre pensée comme un éclair et qui nous remplissent d'effroi par la profondeur où nous sentons qu'elles plongent, par une présence obscure dont elles ne cessent de nous environner et de nous menacer. Il y a la souffrance des autres, il y a leur misère morale. Le mal se mêle malgré nous à nos moindres gestes, à nos démarches les plus naturelles : il est peut-être un ingrédient de nos actions les meilleures. Méconnaître le mal pour donner à notre activité le bien comme unique point d'application, c'est s'aveugler volontairement, c'est s'exposer au désarroi quand le mal s'offre à nous malgré nous, c'est manquer de ce courage de l'esprit qui doit regarder le réel face à face, et l'embrasser dans sa totalité afin de le pénétrer et de le redresser.
Le mal est l'objet de toutes les protestations de la conscience : de la sensibilité, quand il s'agit de la souffrance, et du jugement, quand il s'agit de la faute ; et c'est parce que nous ne pouvons pas résigner notre liberté que nous avons le pouvoir, tout en le repoussant, de le commettre. Le mal est le scandale du monde. Il est pour nous le problème majeur ; c'est lui qui fait pour nous du monde un problème. Il nous impose sa présence sans que nous puissions la récuser. Il n'y a point d'homme à qui elle soit épargnée. Elle exige que nous cherchions tout à la fois à l'expliquer et à l'abolir.
Dirons-nous que le bien lui aussi est un problème ? Mais le mot même ne convient plus aussi parfaitement, car le bien, dès qu'on l'a reconnu, dès qu'on l'a accompli, est au contraire une solution ; il est même par définition la solution de tous les problèmes. Par une sorte de renversement, il n'est un problème que pour celui qui le cherche, au lieu que le mal est un problème pour celui qui le trouve. Car il n'y a pas de volonté qui, en poursuivant le mal, ne poursuive encore une ombre du bien. Mais c'est en réfléchissant sur l'intervalle qui sépare le bien que nous voulons du mal que nous faisons que la réflexion nous découvre à la fois le sens de notre destinée, le cœur même de notre responsabilité et le centre d'oscillation de notre vie spirituelle.