On trouvera réunis ici dans le même volume deux essais différents, Le Mal et la Souffrance, Tous les êtres séparés et unis, qui ont été écrits dans le temps de paix et dont on a pensé qu'ils pourraient fournir une lecture utile pour le temps de guerre. Il y a dans la paix une sorte de douceur dont nous ne sentons tout le prix que quand nous l'avons perdue. Il en est toujours ainsi du bonheur, qui nous échappe quand nous l'avons, et dont nous ne connaissons jamais que le souvenir. La paix où nous avons vécu entre les deux guerres était elle-même si mêlée à la guerre, à celle qui nous hantait encore, à celle qui déjà nous menaçait, qu'elle était comme un équilibre en suspens dont on ne savait s'il allait se rompre ou s'établir : c'était un incendie mal éteint.
Aucun homme né au siècle où nous sommes n'a connu dans son âge adulte la paix véritable : et il faut avoir le courage de penser qu'il n'a plus beaucoup de chances de la connaître un jour. Mais il n'en est aucun pourtant qui n'évoque la paix comme un port où il trouvera la fin de ses tribulations, où il posera enfin le pied sur la terre ferme et commencera à vivre selon ses vœux. Et si on alléguait que la seule paix est la paix du cœur, existe-t-il un seul être dans le monde assez égoïste ou assez fort pour ne point se laisser atteindre par ce grand déchirement des corps et des âmes qui est le destin de l'humanité pendant la guerre, pour ne point participer à toutes les souffrances dont elle se nourrit jusque dans ses succès ou dans son triomphe, pour ne point s'interroger sur le Mal même auquel il semble qu'elle nous livre et dont nul n'est sûr de ne point porter, pour une part, la responsabilité ?
Nous faisons l'expérience du mal et de la souffrance aussi bien pendant la paix que pendant la guerre. On peut les regarder comme inséparables de notre humaine condition. Ce sont les marques de notre misère et qui expliquent assez ce long gémissement que la conscience n'a cessé de faire entendre au cours des âges et que l'on considère parfois comme la seule voix qui lui soit naturelle. Jamais en effet la conscience n'est plus aiguë que quand elle souffre : le plaisir la dissipe et l'endort. La souffrance est l'aiguillon qui la réveille, qui ébranle son point le plus sensible. Mais elle est en même temps la première révélation du Mal ; et le Mal n'est jamais sans rapport avec la souffrance. Il en est le principe : le mal que je fais, c'est d'abord une souffrance que j'impose à autrui ; aussi ne me donne-t-il jamais à moi-même qu'une amère satisfaction. Car le mal dont la souffrance est la trace, c'est la vie qui retourne contre soi la puissance même dont elle dispose, c'est la vie qui se blesse et qui se mutile.
Pendant la paix nous pouvions méditer sur le mal et sur la souffrance avec plus de loisir. Pendant la guerre, nous sommes entraînés dans leur tourbillon. Pendant la paix, le mal et la souffrance étaient des événements isolés dont nous cherchions à circonscrire le domaine et à déterminer la cause afin d'y porter remède : nous ne voulions y voir que des phénomènes d'exception, nombreux, il est vrai, et toujours renaissants, mais imputables seulement à des accidents ou à des défaillances contre lesquels il fallait lutter avec l'espoir d'en triompher toujours. Nous n'avions l'expérience du Mal et de la Souffrance qu'en nous et autour de nous, dans les êtres qui nous touchaient d'assez près pour que leur douleur fût aussi la nôtre, ou qu'une blessure pût nous venir d'eux. L'horizon de notre sensibilité était fort resserré. Au delà, le mal et la souffrance étaient imaginés plutôt qu'éprouvés : ce n'étaient plus que des idées ; en soi, hors de soi, on ne cherchait qu'à les oublier et à les fuir. Seule une conscience désespérée ou capable d'une profonde méditation était susceptible de se demander si le Mal et la Souffrance ne plongeaient pas jusqu'à la racine même de l'être et de la vie, si ce n'étaient pas les éléments mêmes de notre destinée, qui nous obligent, selon les uns, à succomber, et selon les autres, à les traverser pour nous en délivrer. Mais, pendant la guerre, le mal et la souffrance acquièrent une ampleur et un relief qui dépassent singulièrement la sphère de l'existence individuelle : on ne peut plus les expliquer par l'infirmité de chacun ou par sa méchanceté, bien que l'une et l'autre apparaissent dans une lumière crue. En ce qui concerne l'origine du Mal et de la Souffrance qui l'accompagne, nous ne pouvons pas nous borner à accuser ceux que nous voulons rendre responsables de la guerre, puisque les peuples les suivent et que Dieu lui-même leur permet d'exécuter leurs desseins. Quant à tous ceux qui sont engagés dans la guerre avec leur corps et avec leur âme, la souffrance atteint les plus vigoureux comme les plus débiles ; et le mal que l'homme fait à l'homme, dès qu'il est son ennemi, peut être le signe de sa valeur et exclure tout soupçon de méchanceté. Tous ceux qui participent à la guerre se sentent dépassés par elle : ils la subissent comme une sorte de catastrophe cosmique que la volonté humaine essaie, comme elle peut, d'endiguer ou d'infléchir. Les voilà donc entrés dans l'empire du Mal où leur action doit s'exercer désormais, et exposés de toutes parts à la souffrance dont ils acceptent d'avance tous les risques. Pendant la paix, je m'appliquais seulement à les abolir : pendant la guerre, je n'y puis pas songer. C'est le mal même que je dois convertir en bien, c'est la souffrance même à laquelle il faut que je donne un sens qui la pénètre et la transfigure.
La guerre donne à la vie la plus calme une perspective tragique. Elle imprime de la gravité aux visages les plus frivoles. Elle affronte chacun de nous à la pensée de la mort et la rapproche de nous au point de la mêler à notre vie elle-même, alors que la paix nous permettait de l'ajourner indéfiniment. Elle rend la souffrance toujours imminente dans notre propre chair et dans tout ce que nous aimons. Elle nous oblige au terrible apprentissage de la crainte et de l'absence. Elle nous établit, si l'on peut dire, dans l'attente et l'angoisse qui sont, de tous les états, les plus difficiles à supporter, puisque leur essence, c'est d'aspirer à finir. Elle réalise entre les hommes une sorte d'égalité, quels que soient les avantages personnels qu'ils continuent encore à poursuivre et qui nous choquent d'autant plus que le péril est commun et que, pour chacun, il y va de tout autant que de lui-même, de cette société et de cette humanité sans lesquelles il ne serait rien, de toutes les valeurs spirituelles auxquelles il est attaché qui donnent son sens à la vie et qu'à travers mille épreuves le propre de la vie est toujours de défendre et d'incarner.
Pourtant, il ne faudrait pas penser que l'existence change de face dans le temps de guerre et dans le temps de paix, ni que l'image que nous avons de l'univers puisse devenir tout à coup différente, ni que notre conduite obéisse à des principes nouveaux, ni, comme on l'a dit parfois, qu'il y ait une psychologie ou une morale de la paix et une autre de la guerre. La guerre n'interrompt ni ne renverse le cours de la vie : elle nous en découvre tous les traits que l'habitude avait peu à peu effacés, dans une sorte de dépouillement qui leur donne une netteté saisissante. Les sentiments les plus beaux, et aussi sans doute les plus bas, cessent de demeurer cachés. La souffrance est toujours prête à surgir. Elle réside au fond de l'âme d'une manière continue sans qu'elle ait besoin d'éclater. Nous ne songeons plus à la dissimuler ni à l'apaiser. Elle appartient à l'humanité et non plus à l'individu : elle nous apparaît dans une sorte de gravité nue sans que nul songe à l'exagérer ou à la feindre pour appeler sur lui l'intérêt ou la pitié. De même, le Mal est devant nous comme une puissance qui nous impose sa loi à laquelle il n'est plus permis de s'abandonner ou de céder avec complaisance. On ne compose plus avec lui. Il se découvre à nous non point proprement dans l'ennemi, qui n'en est que la figure, mais dans cette force même qui s'oppose toujours à ce que nous désirons et à ce que nous aimons. Or elle demande toujours à être vaincue. Et il n'y a rien à la guerre qui ne soit pour nous effort ou devoir.
Dira-t-on que le propre de la guerre, c'est seulement d'opérer sur nous une sorte de fascination, de retenir toutes nos pensées, de les détourner de leur usage le plus naturel qui ne saurait trouver place que dans la paix que l'on a quittée ou dans celle que l'on espère retrouver ? Mais il est impossible qu'il en soit ainsi. C'est toujours dans le présent que nous vivons : ni le regret ni l'espérance ne suffisent à le remplir. Loin de suspendre la vie, la guerre lui donne une extraordinaire tension. Les circonstances seules sont différentes : mais par leur violence, par leur soudaineté, par cette puissance matérielle dont elles témoignent et qui risque toujours d'anéantir notre corps, elles nous arrachent toute sécurité et nous donnent de la vie toute pure la conscience la plus vive et la plus déchirante. Au-dessous de cette surface de l'âme où se projettent toutes les images de la guerre dans une fantasmagorie de cauchemar, la guerre nous découvre un monde que nous portions en nous sans que notre regard jusque-là y ait pénétré, un monde spirituel éclairé d'une lumière nouvelle où les choses perdent leur réalité et redeviennent pour nous ce qu'elles sont en effet, c'est-à-dire des apparences, où, par contre, tous nos états et tous nos actes intérieurs acquièrent une densité significative et forment désormais pour nous le monde véritable. C'est là que nous faisons l'expérience de cette souffrance essentielle à la vie dont toutes les souffrances particulières ne sont que les modes ou les signes, et que nous apprenons à accepter et à approfondir, de ce Mal qui est inséparable de la volonté et contre lequel nous ne savons lutter que si, le trouvant aussi en nous, cette lutte est d'abord une lutte contre nous-même.
Il est juste de dire que seul celui qui combat a l'expérience de la guerre. Et, dans le domaine plus tranquille où il est appelé à vivre, chacun se sent une mauvaise conscience s'il n'aspire à l'imiter : il lui arrive de faire le vœu d'avoir à partager un peu de sa misère, de ses dangers et de cet effort obscur où il risque toujours de succomber. Mais la guerre est un métier, de tous les métiers le plus exigeant, le plus périlleux, celui qui nous impose le plus de fatigues, où la matière est la plus résistante et la plus rebelle, un métier comme celui du mineur et celui du marin dans lequel toutes les ressources de l'industrie humaine viendraient s'allier contre lui à la violence des éléments, au lieu de servir seulement à la dominer. Mais la guerre n'épuise pas la conscience du guerrier : dans cet isolement où elle le met, détaché de tous les liens qui le soutenaient au milieu du monde et suspendu pour ainsi dire entre l'être et le néant, il se trouve tout à coup en face de lui-même comme s'il découvrait pour la première fois son existence, maintenant qu'elle est menacée. On a remarqué parfois que les récits de la guerre qui semblaient destinés à frapper le plus vivement l'imagination la décevaient toujours. Il y a en eux un caractère anecdotique qui les fait paraître extérieurs à nous. Les impressions d'horreur et d'effroi atteignent vite une limite qui ne peut plus être surpassée ; il y faut la présence du corps, et il est stérile de vouloir lui apprendre à trembler par la seule évocation d'une image. Celui qui est mêlé de plus près aux événements de la guerre ne se complaît point à les repasser dans son esprit : à l'égard de tout ce qu'il a vu, de tout ce qu'il a souffert, il garde une sorte de pudeur, dès qu'il en est délivré. Ce n'est point proprement à la paix qu'il songe, mais à la signification qu'il saura donner à sa vie quand la paix lui sera rendue, à cette vie telle qu'elle est révélée pendant la guerre à son regard lucide et désintéressé. Il pense moins à la guerre qu'à lui-même. Il finit toujours par apercevoir que le propre de la guerre, c'est, par le rôle destructif dont elle revêt tout à coup son activité matérielle, de l'obliger à spiritualiser sa vie tout entière. Et le monde nouveau qu'il découvre est au delà de la paix et de la guerre : la guerre, par ce grand détachement où elle nous réduit, nous montre qu'il est le seul qui résiste quand tout s'effondre autour de nous. La souffrance et le mal deviennent la mesure de nos épreuves et de nos devoirs. Les voilà incorporés à l'essence de notre destin, les voilà devenus les instruments de notre patience et de notre courage. Dans la paix reconquise, il ne s'agira plus jamais pour nous de les récuser ou de les oublier, mais de les pénétrer et de les convertir.
Ici, ces deux grands témoignages de la misère humaine dont on peut dire qu'ils ont suscité contre l'existence toutes les malédictions qui ont pesé sur elle, et sans lesquels peut-être l'existence serait un rêve sans consistance, mais non point un combat et une rédemption, ont été examinés à la lumière de la réflexion, indépendamment de leurs formes particulières et de tous les remèdes extérieurs par lesquels on cherche à les abolir. C'est au fond même de la conscience qu'on a essayé de saisir cette ambiguïté entre le bien et le mal qui, en nous obligeant à réaliser l'un et à triompher de l'autre, donne à notre vie elle-même son intensité et sa profondeur. Là réside aussi l'épreuve de notre liberté : et, bien qu'il n'y ait de mal dans le monde que pour qu'il soit supprimé, s'il l'était en effet autrement que par notre effort, le bien le serait aussi et le monde retournerait vers l'indifférence d'un spectacle pur. De même, la souffrance, qui donne au sentiment de ma vie propre un caractère si aigu et si incisif, ne peut acquérir une valeur que par l'usage que je suis capable d'en faire : elle peut me réduire au désespoir, mais elle donne à l'âme qui a su l'accepter une force et une lumière incomparables. La guerre porte jusqu'à l'extrémité l'expérience commune de la vie : dans sa pure essence spirituelle, cette expérience tend à se dépouiller des images de la guerre ; il s'agit pour nous de la rendre constante, d'en porter en nous la présence ininterrompue et de la retrouver toujours et partout sans que le visage fugace du bonheur nous permette jamais de l'oublier ou de la perdre.
Le Mal et la Souffrance rejettent l'homme vers lui-même dans une sorte d'anxiété où il lui semble découvrir une hostilité cachée à l'intérieur même de la création, comme si son auteur se repentant de lui donner l'être au moment même où il le lui donne, mêlait à tout son ouvrage un germe destiné à le corrompre et à le détruire. Au moment où il croit entrer en contact soit avec le monde, soit avec lui-même, c'est toujours par une double meurtrissure. Et cependant, il ne peut méconnaître que, si son existence lui apparaît alors comme séparée, livrée à ses seules ressources dans une solitude où nul autre être ne peut pénétrer, dans ce parfait dénuement où elle se trouve réduite, elle est pourtant la même pour tous les hommes. Tel est précisément le thème auquel nous avons appliqué notre esprit dans le second essai : Tous les hommes séparés et unis ; il est, pour ainsi dire, la contre-partie du précédent, du moins s'il est vrai que c'est dans l'intimité de cette solitude où tous les hommes sont frères, que nous apprenons à prendre conscience des maux qui sont ceux de toute vie venant en ce monde. et que, par cette conscience même que nous en prenons, nous commençons déjà à les accepter, à en prendre possession et à les guérir.
Là encore, on peut dire que la guerre, au lieu d'être pour nous une situation d'exception, réalise en traits singulièrement vifs et accusés cette situation de tous les instants où l'homme qui se sent le plus seul est aussi celui qui, ayant rompu toutes les attaches superficielles avec autrui, dont il faut dire qu'elles sont des marques de divertissement et non point de rapprochement, est capable d'obtenir avec un autre être l'union la plus pure, la plus silencieuse et la plus profonde. Car, s'il est vrai que l'on souffre seul et que l'on meurt seul, il est vrai aussi que la guerre, qui s'impose à tous les hommes comme une catastrophe qui leur est commune, les plonge aussitôt dans la solitude. Et beaucoup d'entre eux découvrent la solitude pour la première fois comme un monde qu'ils n'avaient jamais connu, qui pour tous est d'abord un monde de désolation, mais qui se change pour quelques-uns en un monde de lumière. Cette solitude, ce sont tous les liens qui nous soutenaient dans l'existence tout à coup brisés. Celui qui part n'est plus qu'un soldat réduit à ce qu'il porte au fond de lui-même, qui quitte tous les objets d'intérêt ou d'amour dont dépendait jusque-là toute sa vie, d'autant plus seul qu'il entre dans une société toute différente, à la fois anonyme et hiérarchique, dont il ne connaîtra que les exigences mêmes qu'elle va lui imposer. Il fait l'apprentissage de la plus grande solitude qui est celle de l'absence, née parfois d'une seule présence abolie et dont font aussi l'apprentissage, dans une admirable égalité, tous ceux qu'il a laissés. Mais la réalité de la guerre donne au sentiment de cette solitude une extraordinaire puissance : car tous ces hommes semblables, qui s'ignorent les uns les autres, dont chacun possède un passé mystérieux pour tous les autres et qui surgit en lui dès que sa pensée a le moindre loisir, tous ces hommes affrontés aux mêmes dangers, et parmi lesquels pourtant, comme par une sorte d'élection, l'un sera atteint et l'autre épargné, se trouvent mis tout à coup en face de leur destinée dont ils mesurent la courbe encore en suspens. Ainsi, le tragique même des événements, la brusque abolition des habitudes familières, la conversion de toute possession ancienne en un pur souvenir obligent la conscience à chercher en elle seule le principe de sa détresse ou le principe de sa consolation.
Mais ces deux principes sans doute n'en font qu'un. Il faut que la solitude nous apparaisse d'abord comme un abandon, qu'elle nous prive de tous les soutiens, qu'elle ne nous laisse aucun recours, qu'elle ne nous permette de rien attendre d'un monde indifférent et hostile, pour qu'elle nous oblige à découvrir en nous-même une force et une lumière que nous avons vainement demandées au monde et qu'il est incapable de nous donner. Dans la solitude, nous apprenons que toute réalité est intérieure et que tout ce que nous regardons avec les yeux du corps n'est qu'une expression qui la manifeste, une occasion qui lui permet de se faire jour ou une épreuve qui la juge. Là où nous n'avons plus affaire qu'à nos pensées, qu'à nos sentiments, qu'à nos souvenirs, les choses qui nous étaient les plus familières acquièrent pour nous un relief, une signification, une valeur qu'elles n'avaient point quand nous disposions de leur présence sensible. Il semble qu'elles commencent seulement à être. Peut-être pourrait-on dire que celui qui n'a jamais eu l'expérience de la solitude n'a jamais connu du monde qu'un décor de théâtre où lui-même n'était qu'un acteur au milieu des autres. Dans la solitude, le décor tombe et la comédie cesse. Il ne subsiste plus du réel que cette vérité qu'il nous dissimulait souvent, au lieu de nous la montrer : il est réduit pour nous à son essence spirituelle.
Or, à partir de ce moment, peut-on dire que la solitude soit véritablement une séparation ? N'est-elle pas une ouverture plutôt qu'une fermeture ? Et maintenant que le monde nous refuse accès, ne trouvera-t-il pas en nous un accès qu'il n'avait jamais eu ? Avant que nous connussions la solitude, un espace immense était déployé devant nous avec une multiplicité de chemins où s'engageaient la volonté et le désir. Maintenant, cet espace se resserre autour de nous comme pour emprisonner nos mouvements, au lieu de les délivrer. L'horizon se rapproche peu à peu de nous et vient se confondre avec nos propres limites. Il n'y a plus pour nous d'atmosphère, ni de lumière. Notre séparation est consommée. Pourtant, notre regard s'ouvre peu à peu à une lumière nouvelle. Nous découvrons par degrés un autre monde qui jusque-là nous semblait caché. Un autre horizon commence à se former en nous qui s'agrandit à mesure que, hors de nous, l'autre se rétrécit. La solitude cesse d'être pour nous un fardeau qui nous opprime et devient une sorte de refuge. Il arrive que nous nous sentions moins seul quand nous sommes seul que quand nous sommes au milieu des autres. Cette solitude elle-même se remplit peu à peu d'une présence spirituelle qui donne à tous les objets possibles de notre pensée et de notre amour une existence ardente qui l'emporte de beaucoup sur celle des corps. Tous ceux qui ont fait l'expérience de la solitude connaissent la grandeur de cet état dont sainte Thérèse disait : « Moi seule avec Dieu seul. » Mais, par une sorte de paradoxe, ce moi vers lequel je tourne maintenant le regard cesse de me donner, comme tout à l'heure, de la préoccupation et du souci. Il est libre de tout intérêt. Et on ne peut pas dire non plus que je me suis retiré du monde, car il me semble que ce monde, je le découvre comme si je ne l'avais jamais vu. Or ce n'est pas proprement un monde nouveau, c'est le monde où j'ai toujours vécu, mais qui semble éclairé d'un autre jour. Comme il arrive avec ceux que j'ai perdus, c'est dans l'absence que se révèle toujours l'essence secrète des autres êtres, qui est la meilleure partie d'eux-mêmes et que les relations quotidiennes interceptaient souvent, au lieu de la livrer. C'est maintenant que je suis séparé d'eux que je leur suis véritablement uni ; et j'apprends déjà comment il faudra que j'agisse avec eux quand je les retrouverai.
Cette communion avec le prochain, la guerre déjà m'enseigne à la pratiquer. Ces hommes qui m'entourent sont libres eux-mêmes de toute attache avec moi. Ils ne sont unis avec moi par aucun lien de parenté, ni d'amitié. C'est par la rencontre la plus fortuite qu'ils vivent tout à coup à côté de moi, simplement hommes comme moi, engagés dans la même action, soumis au même péril, avec leur vie tout entière en face d'eux. Ils sont véritablement le prochain et réduits pour moi à n'être rien de plus, à la fois proches de moi et inconnus de moi, plongés dans la même solitude, des individus uniques comme moi et dans lesquels palpite pourtant la même humanité. Ils me sont à la fois présents et absents. Nos rapports sont dépouillés de tout artifice : ils ne traînent pas avec eux le poids d'hier ; et l'image de demain, qui peut-être ne sera pas donné, ne les altère point. Ils s'épuisent dans le pur aujourd'hui, où ils reçoivent une valeur actuelle et totale, soit d'une situation commune que l'on ne peut pas récuser et à laquelle il faut répondre, soit de cette sorte d'offre innocente de soi qui fait que, là où l'apparence ne sert plus à rien, l'être devient tout ce qu'il est, dans une simplicité parfaite pleine de misère et de grandeur. Ce n'est donc pas en rompant la solitude que les êtres deviennent capables de communier : c'est en l'approfondissant. Leur communion n'abolit ni leur individualité, ni leurs limites : elle leur en donne un sentiment vif et réciproque ; mais la découverte mutuelle de leur individualité et de leurs limites doit leur apprendre à se soutenir, au lieu de se heurter. Et le point où les hommes ont la conscience la plus douloureuse de leur séparation est aussi le point où ils se sentent véritablement unis et frères les uns des autres.
Toute la vie de l'esprit réside dans une mystérieuse identité de l'absence et de la présence. Car l'esprit ne vit que replié sur lui-même. Il réalise la grande séparation à l'égard de tout ce qui jusque-là m'était donné et semblait me suffire. Mais cette absence va devenir une miraculeuse présence à moi-même et à tout ce qui est : elle est en même temps une sortie de soi, une pénétration dans l'essence de toutes choses. On le voit particulièrement bien dans ces relations que les êtres ont les uns avec les autres et dont on peut dire qu'ils forment pour nous la substance même de l'existence, la source de toutes nos tristesses et de toutes nos joies. Comme si le corps était l'écran qui nous empêchait de les voir et qui faussait tous nos rapports avec eux, ils acquièrent, dès qu'ils sont loin de nous, une sorte de présence pure, si émouvante que nous avons parfois de la peine à la supporter. Cette présence spirituelle, il s'agira pour nous de nous en souvenir quand nous serons de nouveau au milieu d'eux. Que la présence sensible cesse alors de nous aveugler, ou de nous contenter, ce qui est la même chose. Seul le lointain peut nous découvrir le prochain. Seule la solitude est assez profonde pour accueillir la souffrance, assez pure pour nous laver du mal, assez vaste pour recevoir en elle toute la réalité d'un autre être. Dieu lui-même, si l'on n'a de regard que pour le monde qui est offert à nos sens, doit être défini comme le Solitaire infini, le parfait Séparé, l'éternel Absent ; mais alors, il nous semble que le mal et la souffrance envahissent ce monde et sont désormais sans remède. Seulement s'il est possible de les convertir, c'est parce que, quand l'attention devient plus lucide et plus pénétrante et la bonne volonté plus pure et plus confiante, ce Solitaire remplit notre propre solitude, ce Séparé nous délivre de notre séparation, dans cet Absent, nous trouvons la présence absolue à nous même et au monde.