Il y a dans la vie de la pensée une oscillation entre ces périodes de création où les idées jaillissent dans notre esprit d’une manière si vive et si pressante qu’il est presque impossible à la réflexion de les soumettre à la critique et ces périodes de rémission où nous retrouvons assez de sang-froid pour effectuer entre elles une sorte de triage avant de les accepter et d’en prendre possession. Les esprits qui ont le sens critique le plus en éveil sont souvent aussi ceux qui ont le moins de puissance créatrice. Pourtant, il peut y avoir une sorte d’alliance entre l’inspiration et la réflexion, comme chez ceux dont l’attention est si étroite qu’elle ne laisse passer que le flot le plus pur, qui jaillit pourtant avec d’autant plus de force qu’il a été plus retenu.
Or le génie est comme l’amour : il ne s’épuise pas, il recommence et se dépasse toujours. Mais il y a des hommes supérieurs à leur propre génie et qui s’entendent à le régler et à en rester toujours maîtres, et d’autres qui lui sont inférieurs et en sont toujours accablés comme s’ils en étaient les victimes.
Dans tous les ouvrages de l’esprit, même les plus grands, il arrive que l’esprit sommeille : c’est quand l’inspiration s’est tue et que l’auteur poursuit encore son discours comme s’il ne s’en était pas aperçu. S’il avait plus de patience et qu’il fût toujours exactement attentif à ses appels, sans essayer de les forcer quand elle est absente, ou sans se laisser distraire par d’autres soins quand elle est présente, l’on ne serait point tenté de faire sans cesse, dans ce qu’il écrit, la séparation entre ce qui vient de l’homme et ce qui vient de Dieu.