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On comprend que l’on puisse médire de l’inspiration et l’on n’évoque pas sans horreur les transes de la Pythie. L’inspiré n’est-il pas l’instrument malheureux et méprisé d’une révélation qu’il ignore ? Comment ne serait-il pas malheureux et méprisé puisqu’il n’est rien, qu’il ne se compte pour rien et que tout ce qui vient de lui doit être oublié et sacrifié pour qu’il devienne le pur témoin d’une présence qu’il se contente de subir ? Il dit toujours plus qu’il ne veut, plus qu’il ne sait. Être pour lui, c’est vraiment disparaître. Ainsi, il arrive qu’entre les mains de l’écrivain la plume joue le rôle de la baguette divinatoire : elle est tantôt inerte et tantôt frémissante. Chez celui-même qui sans elle se croyait stérile, elle fait affluer, dès qu’il s’en empare, des idées qui se pressent à son extrémité : elle semble posséder ce qu’on appelle dans la science le pouvoir des pointes. Et le fluide qu’elle reçoit, elle le communique à tous.

Il est possible d’écrire un livre fort riche dont on ne possède jamais tout le contenu, non pas seulement dans son ensemble, mais même momentanément et par fragments : et les éclairs qui nous illuminent ne se changent jamais tout à fait en notre propre lumière. Cela rabaisse singulièrement notre orgueil. Mais si les mouvements de ma plume traduisent fidèlement les mouvements de mon âme, il faut montrer de l’humilité, non de l’humiliation en découvrant qu’elle va quelquefois plus vite quand je les laisse aller que quand ma volonté les dirige.

Le mot lui-même d’inspiration ne doit point nous effrayer, comme s’il cachait quelque désordre sacré : il a souvent plus de douceur et de familiarité qu’on ne pense. C’est elle déjà dont le visage invisible commence à paraître quand on parle du naturel. Car le propre de l’inspiration n’est pas de dépasser le naturel, mais de le garder : la plupart des hommes ont trop à faire avec les artifices de l’amour-propre pour aller jusque-là. En s’attachant à eux-mêmes, ils ne cessent de se quitter. Mais ce sont ceux qui se quittent qui se trouvent et il n’est pas tout à fait faux de dire que celui qui est hors de soi est seul tout à fait à soi.

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