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Le monde n’est presque composé que d’hommes qui, n’ayant aucun goût pour les choses de l’esprit, ne lisent rien, et d’hommes qui, ayant ce goût, ne trouvent à le satisfaire que dans des livres, de telle sorte qu’ils finissent par ne plus aimer que les livres, qu’ils se détournent de la réalité qui les entoure, où l’esprit met à l’épreuve sa force véritable. Il y a un moment dans la vie, semble-t-il, où il faut cesser de lire pour agir : mais la lecture est encore nécessaire aux plus forts à qui elle donne plus de lumière et plus d’horizon.

La lecture est l’affaire de la jeunesse qui cherche à apprendre et de la vieillesse qui cherche à se souvenir. Mais la maturité doit accomplir toutes ces actions dont la lecture livre le récit soit à la jeunesse, soit à la vieillesse. Cependant, elles n’aspirent qu’à s’en passer, tant l’une est impatiente d’agir et l’autre inclinée à se suffire.

La lecture suppose toujours un dessein de la volonté pour ouvrir le livre et le lire. Il arrive que l’occasion y pourvoie, à laquelle il faut savoir se prêter, sans y céder toujours. Il y a dans les lectures une sorte de bonheur et de hasard auxquels il est bon parfois de s’abandonner. Il ne faut pas les choisir avec trop de soin et savoir accepter toutes celles qui sont offertes ou suggérées.

Tel qui se plaît à lire et pourrait pourtant se passer de lire est celui qui tire le meilleur parti de sa lecture. Et pourtant, on l’entend qui dit : je ne me souviens point de ce que j’ai lu ; je ne m’intéresse pas à l’histoire ; je ne cherche ni à garder, ni à composer, ni à classer des souvenirs. Dans ce que lis je ne considère que ce qui est non pas du moment, mais de toujours ; et je ne le trouve qu’en moi-même, par une rencontre et non pas au dehors, par un tri. Je ne demande à un livre que d’exercer mon esprit en lui donnant dans l’instant son libre jeu.

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