Combien faut-il faire de lectures inutiles d’un même livre avant d’en faire une qui le rencontre, c’est-à-dire qui nous introduise dans le même univers ?
Il faut donc reprendre de temps en temps le même livre. Un livre n’a pas toujours le même sens aux différentes heures de la vie ; il ne s’éclaire pas pour nous d’un seul coup. Il y a dans un livre un grand nombre de perspectives différentes, des degrés différents de profondeur que nous ne pouvons découvrir qu’en les mettant en rapport tour à tour avec les différentes faces de notre propre esprit : il est impossible de les embrasser à la fois. Nous donnons à un livre autant qu’il nous donne. Il en est ici encore comme de la conversation avec un ami. Nous ne savons bientôt plus ce qui nous appartient en propre et ce qui lui appartient. C’est condamner la lecture à être stérile que de vouloir retirer sans cesse à un auteur en craignant de trop lui prêter. Alors il ne nous rend plus rien. Mais il arrive que le plus beau livre nous paraisse fermé comme le visage de l’ami le plus cher. Laissons-le sans chercher à forcer son secret quand il se refuse et livrons-nous à lui quand il se livre à nous.
Il faut prendre garde aussi de ne point lire toujours les mêmes livres, bien que chacun de nous y soit naturellement porté. Ainsi Spinoza disait qu’il faut user des nourritures les plus variées pour que notre âme puisse acquérir plus de complexité et de délicatesse. Sans doute on peut prétendre qu’aux auteurs les plus différents nous demandons toujours les mêmes choses, mais il est bon qu’elles n’aient point pour nous un visage trop familier : elles risquent alors de bercer et d’endormir notre pensée ; elles lui donnent trop de sécurité. Quand elles s’offrent à nous dans une langue que nous n’avons point encore entendue, elles réveillent au contraire notre attention, qui est un acte toujours jeune et fragile et qui a sans cesse besoin d’être ressuscité.