Le propre de la lecture doit être de nous faire entrer dans une atmosphère spirituelle plus pure. C’est pour cela qu’il vaut mieux lire les morts que les vivants et les vivants eux-mêmes comme s’ils étaient morts, comme s’ils n’avaient pas un corps que l’on pût rencontrer sur son chemin, comme s’il était impossible d’engager avec eux ces relations personnelles où notre amour-propre est toujours prêt à s’engager.
Telle est aussi l’intention qui doit guider un écrivain et qui permet de dire, dans un sens que l’on ne comprend pas toujours, qu’il ne doit écrire que pour la postérité. Or la postérité commence aujourd’hui. Mais il est difficile de le voir : et c’est là un des avantages singuliers que l’on rencontre à la lecture des auteurs anciens. Nous ne pouvons converser avec eux qu’en pénétrant dans les Champs-Élysées.
S’il faut préférer la lecture des anciens à celle des modernes, c’est encore parce qu’il y a en eux plus de simplicité, un mouvement plus naturel, un contact plus immédiat avec les choses, tandis que chez les meilleurs des modernes, trop de connaissances particulières appesantissent l’esprit et le divertissent. Il s’y joint aussi la différence de leur langue et de la nôtre, qui les protège mieux contre l’indiscrétion que notre inexpérience d’une autre langue dont nous savons qu’elle est encore parlée. Il arrive souvent que nous ne puissions les lire que fort lentement : ce qui nous oblige à donner aux mots nouveaux ou inaccoutumés dont ils font usage un sens plus profond et plus plein qu’à ces mots usés et familiers dont nous nous servons tous les jours ; ce qui nous oblige aussi, en épelant pour ainsi dire leur pensée, à empêcher la nôtre de passer trop vite et à l’exercer elle-même chaque fois avec toute sa force.
On sait bien que cette lenteur ne va point elle-même sans inconvénients, car elle peut retirer à notre esprit le mouvement et la vie et l’accabler sous la besogne toute matérielle de l’interprétation. Il est vrai que souvent, dans la pratique des auteurs, on arrive à tirer de ces circonstances mêmes le parti le plus heureux, en gardant une juste proportion entre l’excès de précipitation et l’excès de lenteur, en trouvant pour notre pensée le train le meilleur, ce qui est peut-être, sans qu’on y pense, une des raisons de ces qualités de pénétration et de retenue que donne la culture classique à certains esprits qui lui demeurent fidèles.