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Car il ne faut pas lire pour apprendre : ce que l’on apprend n’est destiné qu’à nous servir et est pourtant inutile, car il n’y a rien que l’on puisse si facilement perdre et retrouver. Tant de connaissances embarrassent notre esprit plutôt qu’elles ne le soutiennent. Quand on les oublie on éprouve une sorte de délivrance ; et on ne réussit à vivre que si à chaque instant on les oublie.

On ne lit que pour comprendre. Mais on imagine souvent qu’il faut pour cela lire comme l’historien, qui cherche à déterminer la place ou l’origine d’une idée dans le temps, ou comme le critique qui, s’il ne se confond pas avec l’historien, évoque toutes les autres idées qui servent à limiter celle-là plutôt qu’à l’enrichir. L’un et l’autre traitent également l’idée comme un objet étranger que l’on cherche à rejeter hors de soi plutôt que comme un bien secret que l’on cherche à reconnaître au fond de soi. Or comprendre, c’est en effet chercher si telle idée qui nous est suggérée fait déjà partie du patrimoine de notre propre esprit et de tous les esprits. C’est retrouver en elle cette lumière qui éclaire tout ce qui est et qui nous révèle à nous-même.

Mais que penser de ces critiques qui vont toujours chercher dans la vie des grands écrivains ce qui est tombé dans l’oubli et dont l’éternité même les a délivrés ? Que penser de ces écrivains surtout qui en prennent tellement soin qu’ils cherchent toujours à en sauver le souvenir, non pas seulement pour la postérité, mais pour eux-mêmes dans le peu de jours qui leur est encore laissé ?

Il n’y a point de lecture qui ne risque d’étouffer le jet direct de notre pensée au milieu de mille plantes parasites. Il faut qu’elle ait beaucoup d’élan pour y résister ; mais alors elle s’enrichit encore. On ne s’attache, il est vrai, à dire dans un livre que ce qui mérite d’être retenu, et par là le livre diffère beaucoup de la conversation. Mais il est un tout continu où les liaisons tiennent trop de place. Le tissu conjonctif est surabondant. Descartes qui n’était pas un grand liseur disait qu’il lui suffisait de peu de temps pour voir ce que l’auteur d’un livre avait voulu dire.

Il n’y a pas de meilleure règle pour la lecture que le beau passage de Pascal, qu’il ne faut lire ni trop vite ni trop doucement, que dans les deux cas on ne comprend rien. A quoi on peut ajouter que si je lis passivement et seulement pour retenir ce que je lis, je m’ennuie et la lecture m’est inutile, ce qui arrive souvent sans doute dans l’érudition. Au lieu que si je cherche seulement dans ce que je lis à donner du mouvement à mes propres pensées, il n’y a point de lecture qui ne me captive et ne me nourrisse.

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