Il faut lire beaucoup : c’est nous ouvrir la tradition du passé, c’est agrandir notre conscience à la mesure de la conscience de l’humanité tout entière.
Mais il faut d’abord choisir parmi les livres qu’on lira. Car c’est le signe de notre impuissance et de notre misère de ne pas savoir choisir nos lectures, comme de ne pas savoir choisir nos amis. On passe vite alors de la contrainte au dégoût, pour ne point réussir à trouver cet écho de nous-même qui essaie nos forces et qui les redouble. Il ne faut lire que des écrivains qui nous éclairent et nous fortifient, et non point des rêveurs qui nous font oublier la vie, ni des désespérés qui la rejettent.
Que le goût que vous avez pour un livre soit toujours la marque du niveau habituel de vos propres pensées, non pas toujours de celles que vous avez, mais de celles que vous désireriez avoir. Et il ne faut lire que les livres où l’on se retrouve soi-même, dans ce que l’on est ou dans ce que l’on voudrait être. Ce sont les seuls qui produisent en nous un mouvement de confiance et de joie. Les autres exigent de nous beaucoup d’effort et de peine ; ils nous laissent dans un état de stérilité et d’aigreur. Il est juste de juger d’un homme sur ses lectures : mais il ne faut pas parler trop vite de l’influence qu’elles ont pu exercer sur lui. Car il importe de ne point oublier que c’est lui qui les a choisies.
Il y a, il est vrai, deux manières de lire : l’une où triomphe notre amour-propre et qui rabaisse toujours le sens de l’auteur, l’autre où notre esprit se donne et qui le relève ; on ne peut pas affirmer que ce soit la plus fidèle, mais c’est la seule qui ne manque jamais de nous agrandir et de nous enrichir.
Nous prêtons beaucoup aux auteurs que nous aimons. Et nous sommes incapables de les quitter parce que nous sentons bien que la révélation qu’ils nous apportent n’est jamais épuisée. Mais le propre d’un livre, c’est précisément de l’obliger à s’interrompre, et c’est en nous qu’il nous appartient de la poursuivre indéfiniment.
Il ne faut pas demander seulement à un livre une sorte d’excitation comparable à celle d’un alcool qui donne à notre esprit pendant un court moment un mouvement plus rapide, mais qui s’éteint aussitôt. Les livres qu’on lit avec le plus d’emportement ne sont pas ceux qui laissent en nous le plus de traces. Les mouvements qui ébranlent notre âme avec le plus de facilité sont aussi ceux qui s’apaisent le plus vite. Mais c’est quand sa surface est la plus paisible que notre âme a le plus de transparence : c’est alors qu’elle est sensible à la lumière, qu’elle la laisse pénétrer le plus profondément et qu’elle la retient en elle le plus longtemps.