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Il ne faut jamais que lire soit une tâche, ni un divertissement, mais seulement la réponse à une occasion qui, donnant le branle à notre esprit, lui permet de retrouver en quelque sorte son assiette éternelle.

La lecture la plus libre garde toujours, il est vrai, une certaine contrainte. Il est inévitable, au moins dans les premiers pas, qu’elle nous assujettisse et nous tire hors de nous-même. Il faut que notre pensée s’en défende pour retrouver son train le plus naturel. Mais il faut craindre qu’en infléchissant le jet de notre pensée elle lui fasse perdre parfois sa force et son élan. De plus, il ne faut pas oublier que la lecture est toujours un moyen et jamais un but et que, pour l’écrivain lui-même, le danger est d’être écrasé par ce qu’il a lu comme le danger, pour le savant, est d’être écrasé par ce qu’il a appris. Ainsi, la lecture peut être pour notre pensée tantôt un soutien et tantôt un obstacle ; il faut qu’elle seconde le mouvement spontané de notre pensée, au lieu de l’empêcher. Mais, même quand elle est pour nous un soutien, il ne faut pas qu’elle se prolonge, car elle produit vite de la complaisance et de l’abandon.

Il n’y a rien de pis dans la lecture que la quête du divertissement, bien qu’il soit difficile qu’il n’en subsiste pas toujours en elle quelque trace, puisque le seul geste de prendre un livre marque une sorte d’impuissance à se contenter et d’envie de se quitter. Quelle discipline et quelle force faut-il à celui qui aime la lecture pour refuser tant de livres qui attirent le regard, qui remplissent toutes les conversations, dont le sujet même lui tient à cœur et qui ne feraient que disperser son esprit, l’opprimer et le retenir au-dessous de son propre niveau.

Les uns, avides avant tout de se quitter, cherchent dans ce qu’ils lisent tout ce qu’ils n’ont point eux-mêmes pensé, le pittoresque, l’imprévu, ou même l’absurde, dans tous les cas un ébranlement qu’ils ne peuvent se donner. D’autres se délectent de trouver chez un auteur des pensées qu’ils pourraient avoir, qu’ils sentent proches des leurs, mais dont ils n’avaient ni le loisir, ni la force de découvrir le germe et de suivre la croissance. Ainsi dans la lecture, les uns tirent avantage des idées qu’ils auraient pu et les autres des idées qu’ils n’auraient pu faire jaillir de leur propre fonds. Il en est peu qui lisent pour chercher dans un livre non plus ce qu’ils pensent ou ce qu’un autre peut penser, mais ce qu’il faut penser, cette vérité à laquelle l’âme a la vocation de s’unir et sur laquelle tous les hommes ont reçu quelque ouverture.

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