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Il faut que dans la lecture tout vienne du dedans et non pas du dehors, d’une grande pensée dont je poursuis le développement et qui fait naître pour ainsi dire sur mon chemin toutes les occasions qui la nourrissent. Et pourtant, il faut, pour bien lire, avoir l’esprit parfaitement libre, qu’il n’y ait rien qui en obstrue l’ouverture, mais rien non plus qui divise son activité, dont on peut dire à la fois qu’elle doit rester une attente parfaitement pure et une attention entièrement disponible.

Le propre d’un livre doit être de solliciter l’activité de la pensée plutôt que d’en dispenser, de proposer la recherche et non pas l’acquisition. Il pose une question à laquelle la méditation intérieure seule pourra répondre. Il faut lire pour accroître, affiner et approfondir toujours davantage l’expérience que nous avons du monde et de nous-même. Il ne faut pas lire pour s’évader de la vie, mais pour prendre conscience des puissances qu’elle recèle et que chacun de nous porte au fond de soi, pour apprendre à les exercer et à en régler l’emploi.

Dans la lecture, comme dans tout travail de l’esprit ou des mains, il y a sans doute cet effort pour vaincre les résistances de la matière qui est inséparable de tout acte que nous accomplissons. Mais il s’agit seulement d’ébranler notre esprit, de permettre au livre de lui donner ce mouvement dans lequel il nous appartient ensuite de persévérer et où nous retrouvons bientôt le nôtre. Alors nous pouvons nous passer du livre.

Tantôt la lecture nous endort et tantôt elle nous contraint : dans les deux cas il importe de la quitter. Elle n’a de fruit que si elle entre dans notre propre jeu, si elle évoque en nous certaines idées qui nous appartiennent plutôt qu’à l’auteur et auxquelles il semble, par une sorte de paradoxe, que c’est lui qui répond d’une manière qui est pour nous inattendue et pourtant familière.

Mais il y a des lectures infécondes où l’attention s’assujettit à un objet qui lui demeure étranger. L’esprit doit lutter contre sa paresse, mais non point contre son goût ; et quand la paresse est vaincue, c’est le goût qui doit le conduire ; il n’exclut pas l’effort, mais il le commande et il ne faut jamais que l’effort commande au goût. C’est dire qu’il ne faut pas prolonger une lecture au delà du moment où elle cesse de nous émouvoir.

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