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Tout le monde sait bien que la lecture l’emporte sur la conversation, parce quelle s’exerce dans la solitude, de telle sorte que nous ne sommes plus retenus ni par l’intérêt que nous prenons aux choses, ni par la sympathie pour les personnes ou le désir de vaincre dans la dispute. Elle spiritualise les rapports que nous avons soit avec le monde, soit avec nous-même, soit avec les autres hommes.

On peut donc penser que la lecture est la nourriture du solitaire, mais qui recherche pourtant en elle la société spirituelle des autres hommes. Et la vraie solitude, les uns, en lisant, la trouvent et les autres la perdent. Les uns écoutent dans les livres les multiples échos de leur propre pensée ; et les autres sont toujours en débat avec l’auteur comme avec le prochain. Mais cela ne change pas leur train habituel. Car ceux-ci sans doute ne réussissent jamais à être seuls. Même quand ils s’éloignent des livres, ils rencontrent en eux le même débat, incapables également d’acquérir la paix, de jouir de la lumière et de laisser à leur esprit son libre mouvement. C’est que les premiers cherchent un aiguillon pour leur pensée et les autres une victoire de leur amour-propre. Aussi les premiers habitent-ils naturellement dans une solitude pour ainsi dire impossible à rompre, où les idées forment la société la plus riche, la plus vivante et la plus mobile, qui est l’image même de la société humaine, tandis que les autres, cherchant leur propre succès au milieu du monde, n’en reçoivent que des froissements et des blessures qui les rejettent toujours dans l’isolement, cette détresse.

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