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On croit justement que le rôle d’un livre, c’est de servir à éclairer notre vie. Mais la réciproque est vraie aussi : c’est notre vie qui sert à éclairer tous les livres que nous lisons. Et il y a une sorte d’action mutuelle entre l’idée et le réel, qui commence dans le dialogue avec nous-même et que le livre ne cesse d’aiguiser et d’approfondir. Car un bon livre est comme un dialogue avec un ami absent ; et c’est en ce sens qu’on dit de lui qu’il est un ami. Il suffit qu’il le devienne pour être comme un ami à la fois familier et nouveau, et toujours inépuisable : nous ne cessons d’y recourir, il ne cesse de nous répondre. Ainsi le plaisir que l’on éprouve dans la lecture participe à la fois du plaisir que l’on éprouve à converser avec soi et avec un autre.

Ce n’est donc point, à dire vrai, le plaisir du recueillement. Et c’est pour cela qu’il arrive que nous cherchions dans la lecture le divertissement. Elle n’exclut pourtant pas le recueillement, bien qu’il faille parfois qu’elle s’interrompe pour le produire. Mais le plaisir qu’elle donne ne peut se confondre avec le plaisir que nous donne la présence même d’un ami. Il manque à l’auteur la connaissance de l’effet que font sur nous ses paroles et qui ne cesse de les modifier et de les infléchir ; et il nous manque à nous son action et son visage qui nous permettent de suivre hors de nous les traces de notre pouvoir. C’est une conversation silencieuse où nous entendons sans voir, avec un ami lointain ou mort. Nous n’avons plus devant lui que sa pensée arrêtée dans sa démarche éternelle et désormais insensible. C’est ce qui arrive déjà dans notre dialogue avec la nature. Mais dans un livre tout se change pour nous en idée, le réel, l’auteur et nous-même. Il nous oblige à nous désindividualiser, à nous dématérialiser ; et la fine émotion qu’il nous fait éprouver ébranle encore notre corps, mais comme dans une sorte de souvenir qu’il garderait de lui-même avant de pouvoir se renoncer tout à fait.

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