Il en est de la lecture comme de l’amour, où l’important est seulement la société que nous formons avec un autre être, car c’est elle qui crée la valeur plutôt qu’elle ne la suppose, et sous sa forme même la plus humble, c’est elle qui nous réalise, qui nous agrandit et qui nous porte au-dessus de nous-même. Et comme nos amis les meilleurs ne sont pas ceux qui ont le plus de dons, mais ceux dont la seule présence communique à notre âme le mouvement et la vie, ainsi les meilleurs livres sont aussi ceux qui apportent à notre esprit un ébranlement plutôt qu’un aliment. Il suffit qu’ils nous posent des questions : mais c’est à nous d’y répondre. Au lieu d’enfermer notre pensée dans les bornes d’une connaissance déjà formée, ils ouvrent devant elle un chemin de lumière. Mais pour cela il faut être capable de les entendre et ne point commettre cette faute, la plus grande et la plus commune où je puisse tomber à l’égard d’un auteur, qui est de lui reprocher de n’avoir point dit ce que j’aurais dit à sa place.
Car cette vivante communication des hommes entre eux est la véritable fin de la lecture. Mais la lecture n’en est que l’instrument. Aussi ne faut-il jamais craindre de quitter un livre, même le plus grand, pour un homme, même le plus simple. Et si l’on pense autrement, c’est que l’on met encore l’idée, ou seulement le mot, au-dessus de l’être et de la chose.