Aller au contenu

On ne s’intéresse jamais sans doute qu’à ce qu’on aurait pu trouver en soi si l’on avait assez bien cherché. Mais il est utile pourtant de sortir de soi, d’agir, de converser avec ses amis. Car nous avons besoin d’un choc extérieur qui nous révèle à nous-même et tire pour ainsi dire le feu du silex. Il ne faut pas que le livre soit semblable à un coffret où la pensée s’enferme et se resserre, ni que, contrairement à la parole qui est toujours souple et fuyante, il reste immobile et rigide comme le papier qu’il met d’abord entre mes mains, ni qu’il nous impose une suite de pensées, sans jamais l’interrompre pour nous permettre intérieurement d’y répondre.

On se condamne à ne rien comprendre à un auteur si on l’étudie comme un objet de spectacle en se demandant quelles sont les idées curieuses, différentes des nôtres, qui ont pu traverser son âme. Il faut l’étudier comme un autre nous-même : et ce n’est pas assez encore, car il est nous-même en quelque manière et nous sommes engagé avec lui dans un débat spirituel comparable à celui qui se poursuit sans cesse en nous entre les différentes parties de nous-même.

Il n’est possible sans doute de parler des profits de la lecture que si l’on suppose qu’il existe une pensée qui est commune à tous les hommes et qui est propre pourtant à chacun d’eux, telle qu’elle nous permette de reproduire la pensée d’autrui et de lui prêter la nôtre dans une sorte de circuit ininterrompu où chacun donne et reçoit à la fois, et dont on peut dire aussi bien qu’il s’élargit sans cesse pour recouvrir une surface de plus en plus vaste, et qu’il se referme toujours davantage sur le même centre. Par là la lecture nous rappelle la parole, beaucoup mieux que ne le fait l’écriture.

La lecture nous donne comme une familiarité et même une fraternité avec des pensées qui diffèrent de la nôtre et souvent la dépassent. Car la lecture est une sorte de société que nous formons avec les autres hommes par la médiation d’un seul. C’est une société invisible et spirituelle qui prolonge l’autre et qui nous apprend à la pénétrer.

La lecture nous découvre ainsi tous les sentiments de bienveillance, de sympathie, de sociabilité, de jalousie, d’hostilité ou de haine que l’homme éprouve pour un autre homme et auxquels il s’abandonne impunément dans la solitude. Mais l’auteur le plus grand s’efface si bien devant son objet qu’il nous en donne la présence, qui est en chacun de nous une présence de tout l’homme à lui-même.

Supprimer le surlignage