Aimer à lire, selon Montesquieu, c’est faire l’échange des heures d’ennui que l’on doit avoir dans sa vie contre des heures délicieuses.
On lit quelquefois pour se délasser de ses propres pensées, comme on voyage pour se délasser d’un paysage familier. Mais on retrouve dans les livres ou dans les voyages soi-même et ce que l’on aime.
Qui se laisse rebuter par lui-même est vite rebuté par la lecture :
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Mais c’est aussi le meilleur moyen que nous ayons pour découvrir des biens qui nous appartiennent en propre, soit que nous les comparions avec ceux que les autres hommes croient posséder, soit que l’estime où ils sont tenus ailleurs nous révèle en eux un trésor que nous avions jusque là ignoré. Double satisfaction dont la première réveille en nous l’amour-propre et la seconde le sentiment de la communion humaine.
On ne tire parti d’un livre qu’à travers l’expérience de la vie et la vue personnelle que l’on a déjà du monde. Autrement on ne découvrirait jamais, même dans l’œuvre la plus grande, aucun de ces points saillants, de ces moments d’émotion dont on peut dire non pas qu’ils la font pénétrer en nous, mais plutôt qu’ils nous font pénétrer en elle et qu’ils marquent en elle notre place. Ils nous donnent non seulement avec son auteur, mais avec ces personnes et ces choses imaginaires dont il nous entretient et qui n’ont d’existence que dans son esprit une sorte de communication plus parfaite et plus libre qu’avec les personnes et les choses réelles qui nous imposent leur présence chaque jour. Mais à l’inverse, la lecture devient une sorte d’épreuve de la vie qu’elle enveloppe d’une lumière plus pure, où la buée de l’intérêt n’aveugle plus le regard.
Il est bien remarquable pourtant que l’on ne demande jamais à un livre ce que l’on demande à la vie : il nous paraîtrait pâle en comparaison. Il faut que les livres les plus grands nous donnent une sorte de conscience sublime de notre être, dont nous redescendons toujours assez tôt.