Aller au contenu

Pour connaître le monde où nous avons à vivre, il suffit, semble-t-il, de regarder autour de soi : on apprend ainsi à connaître la nature et les autres hommes. Mais la lecture comme l’écriture n’a de rapport essentiel qu’avec l’absence et non point avec la présence. Ainsi ce qu’elle nous découvre, ce sont toutes les parties lointaines de l’univers avec lesquelles nous n’avons point nous-même de contact, ou des perspectives sur les objets les plus familiers qui diffèrent proprement de celle où nous sommes placés ; c’est, d’une manière privilégiée, tout le passé de l’humanité dont l’écriture conserve les traces, afin que nous puissions le faire revivre en nous spirituellement. La lecture est le moyen dont nous disposons pour devenir présent par la pensée à tous les points de l’espace et du temps, où d’autres que nous ont été. Elle est d’abord historique et géographique, un voyage dans le temps et l’espace avant d’être un voyage dans la pensée pure.

Mais le rôle d’un livre ne doit pas être seulement de m’apporter un accroissement de mes connaissances ou de mon expérience, bienfait qu’un être qui est comme moi engagé dans le temps ne peut point mépriser pourtant, et qui agrandit indéfiniment ma vie de tous les jours. Car je demande à un livre bien davantage : c’est de m’élever au-dessus de toutes les choses particulières et d’être une sorte de révélation de mon esprit à lui-même, qui lui donne une présence attentive à tout ce qui est. Ainsi la lecture, sous sa forme la plus parfaite, confirme en moi la certitude de ma propre vocation spirituelle. Autrement comment ne serait-elle pas pour moi une déception, ou pis encore, la marque même de mon désespoir, si je ne cherche en elle qu’un divertissement ?

Supprimer le surlignage