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Il est inévitable que le livre nous introduise dans un monde différent de celui que nous avons sous les yeux. Il faut donc qu’il porte pour ainsi dire le lecteur au-dessus de lui-même. Non pas que le lecteur ait à découvrir ce que l’auteur a inventé, car l’auteur qui croyait inventer n’a fait lui-même que découvrir ; mais il a tracé l’itinéraire et le lecteur n’a plus qu’à le suivre.

Un livre nous offre dans une sorte de tableau simultané la suite des pensées qui ont rempli notre vie ou une période de notre vie ; et comme on l’a dit justement, nous faisons un choix parmi elles pour ne retenir que les meilleures : la lecture nous oblige seulement à les reproduire en nous dans un temps nouveau, plus contracté que le temps qu’il a fallu pour les former. Et notre vie est elle-même comme un livre que nous écrivons tous les jours dans lequel nous ne pouvons sauter aucune page, ni faire aucune rature. Mais si le livre nous permet de retrouver dans un temps qui compte à peine tous les échos d’une longue méditation, en raccourcissant le temps il le remplit d’une manière plus dense que la vie quotidienne et plus aérienne pourtant, à laquelle manque le poids de l’événement. Et l’auteur qui a oublié ses préoccupations les plus vulgaires, qui n’a point mis dans son livre toutes les hésitations et tous les efforts que chacune de ses pensées lui a coûtés, donne au lecteur pour un moment une vie spirituelle plus forte et plus pure que celle de tout homme de chair, puisque le propre d’un livre, c’est de rassembler dans une nappe de clarté tous les éclairs de lumière qui traversent soudain toute intelligence engagée dans le monde terrestre.

Et pourtant il faut lire un livre d’un seul trait, car il y a un mouvement d’où il procède et qu’il doit communiquer à notre esprit pour nous rendre sensible à son accent dans la moindre phrase. Un recueil de connaissances dispersées n’est point un livre. Et le meilleur livre que l’on brise en fragments pour les garder dans sa mémoire perd ainsi tout son suc. Mais il est vrai aussi que le meilleur livre nous découvre partout sa substance en chaque point, qui peut nous retenir indéfiniment. Et il ne faut pas oublier non plus que c’est quand nous l’avons pratiqué pendant le plus de temps qu’il nous paraît le moins usé, le plus jeune, le plus chargé de richesses inconnues qu’il n’achèvera jamais de nous découvrir.

Tout livre étant destiné à être lu dans le temps, l’art d’écrire consiste à disposer du temps du lecteur, mais de telle manière pourtant qu’on l’arrache lui-même au temps. Celui-là nous apporte toujours une révélation qui, à chaque époque du temps, sous la livrée d’une mode nouvelle, nous montre les choses les plus anciennes, qui sont éternelles.

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