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Ceux qui écrivent le plus ne sont pas ceux qui lisent le plus. Car les uns puisent directement dans une vérité toujours présente et qui ne cesse de leur fournir ; les autres ont besoin d’un guide qui la leur montre. Pour les uns les plus belles pensées qui n’ont pas poussé sur leur propre fond demeurent comme des étrangères. Les autres ont plus de méfiance à l’égard d’eux-mêmes et ils ont besoin d’une rencontre qui les réveille à la fois et qui les rassure, et sans laquelle ils ne sauraient découvrir leur propre bien.

Ce ne sont donc pas les mêmes hommes qui sont faits pour lire des livres et pour en écrire. Il arrive que ceux-ci n’écrivent qu’avec gêne et que ceux-là ne lisent qu’avec ennui. Comment en serait-il autrement puisque les uns ne trouvent le contact avec le réel qu’à travers un autre esprit, et que les autres ne cherchent qu’à travers le réel le contact avec un autre esprit ? Les critiques forment une sorte de monde mitoyen : ils n’écrivent que sur ce qu’ils lisent et ne tireraient rien d’eux-mêmes sans un livre qui le leur découvre.

L’écriture et la lecture sont deux méthodes intellectuelles opposées, qui doivent être jointes, bien qu’elles ne le soient pas toujours : car s’il n’écrit que pour la vanité d’être lu, celui qui écrit se détourne souvent de la lecture ; et s’il ne pense qu’à recevoir son bien de la main d’autrui, celui qui lit a peu de goût pour écrire. Il faut donner assurément la prééminence à l’écriture qui m’oblige à retrouver la source même de la vérité afin d’en capter les eaux, au lieu que la lecture se contente de les livrer aux autres et de leur permettre d’y boire. Toutes deux expriment la loi fondamentale de la conscience qui est d’être un dialogue intérieur et même un triple dialogue avec soi, avec Dieu et avec un autre : mais les interlocuteurs ne parlent pas dans le même ordre. Quand j’écris, c’est Dieu que je sollicite ou que j’appelle, c’est moi qui l’écoute avant que les autres m’écoutent à leur tour. Dans la lecture, c’est l’autre qui parle le premier et, en l’écoutant, c’est Dieu que je cherche à entendre.

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